Mercredi 20 novembre

« Imaginez Beethoven aveugle, quel merveilleux peintre il aurait fait! »

Eric Chevillard

 

Le brouillard a un énorme avantage, il nous cache le monde. Seul, le premier plan nous apparaît et cette absence de profondeur simplifie toutes choses comme dans un tableau d’avant la découverte de la perspective.

La peau sur les os, et voilà le squelette prêt à affronter la pluie.

 

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Joseph Karl Stieler, Portrait de Beethoven

Mardi 19 novembre

« Quand on écrit, faut-il tout écrire ? Quand on peint, faut-il tout peindre ? De grâce, laissez quelque chose à suppléer par mon imagination ! »

Denis Diderot

 

Il existe des simulateurs de vieillesse, ensembles de prothèses, lunettes et autres artifices, censés vous transformer en vieillard instantanément. Mais ce que l’on ignore, c’est que la plupart des personnes âgées simule et dès que les soignants ont le dos tourné, ce n’est que cavalcades dans les couloirs et rires en cascade dans les escaliers de l’ehpad.

Pendant que la montagne accouchait d’une souris, de la taupinière sortait un éléphant.

 

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Illustration de la parabole de l’éléphant et des moines aveugles par Hanabusa Itcho 

Lundi 18 novembre

« Tout travail fait avec plaisir est de l’art, et pareil travail met au monde une liberté qui brise hiérarchie, compétition et pouvoir, c’est à dire la trinité de la société libérale. »

Bernard Noël

 

Je m’inquiète de la déforestation des aisselles et des pubis féminins. C’est tout un écosystème qui disparaît. Peut-être que l’injonction à ne plus porter de fourrure animale a été mal comprise.

Qui sait si dans ces niches écologiques nous n’aurions pas trouvé refuge une fois la planète totalement épilée.

 

Courbet, Femme dans les vagues

Jeudi 14 novembre

La neige s’annonce en moi par un froid interne, un frisson venu de mon squelette, de l’intérieur de mes os dont le blanc semble reconnaître celui qui se prépare à tomber du ciel.

Nuit de brume et d’averses
Un passant, là bas, immobile,
Transi sous la pluie
Ah! non, c’est un parcmètre…

Small is beautiful
Le petit tabouret
Le petit bras tatoué
Le petit rat bouté
Le petit tas bourré

 

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Caspar David Friedrich, Arbres et arbustes sous la neige

Mercredi 13 novembre

La gare aux lapins de garenne. J’en ai compté une dizaine ce matin dans cette immobilité inquiète qui est de la fuite contenue.

Recette
Poser un lapin
Favoriser le développement du râble
Servir chaud

Le vieil étang
Une grenouille pédale
Petite raine

 

Qi Baishi

 

 

 

 

Mardi 12 novembre

«Dans nos sociétés dites démocratiques, nous ne sommes pas en principe censurés, privés de parole, mais sensurés – privés de sens. »

Bernard Noël

 

Il percevait les mouvements légers de ses neurones se connectant, déversant de l’une à l’autre leurs neurotransmetteurs chimiques. Toute sa pensée en action pour tenter de répondre à une des questions centrales de l’existence: où avait-il posé ses clés?

Quel est ce chant? s’interroge l’ornithologue tiré de son sommeil. Il hésite longuement entre l’Hourlu des Carpates, la Vinzelle à bracelet et la Coucouline des toits, à moins que… la Riboudelle boudeuse peut-être. Finalement, il opte pour le Grostarin cassecouilles.

 

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Miró, Main à la poursuite d’un oiseau, 1926

Vendredi 8 novembre

L’obscurité est totale mais différente, plus légère, plus aérienne ; Taupier, appelons le ainsi, le sent, il le sait, il respire ce noir nouveau, ce noir d’espoir.
Taupier s’inquiétait mais une étincelle brillait en lui, une lueur frontale qui lui permettait de trouer la galerie devant lui et de forer un passage. Il devenait tunnelier, Taupier le tunnelier forait droit devant.

Brutalement l’adhérence ! Et la peur, l’épouvante, premier réflexe, fuir, marche arrière… mais ce contact là, sa main touchait quelque chose, ce quelque chose, il le connaissait, le reconnaissait. Oui, cela bougeait comme…une main, une autre main.

Une main qui ne se retirait pas, qui attrapait la sienne maintenant, bientôt rejointe par une autre et les deux mains agrippées à son bras le tiraient. Il cria puis perdit connaissance, un blanc immense venait de l’envahir. Il continue à marcher dans son sommeil, dans sa perte de conscience, mais il n’a plus d’effort à faire, il est porté, il n’a plus mal, il est mort sans doute. Ce noir, ce parcours, c’était cela, un chemin vers la fin.

Jeudi 7 novembre

Le spectacle est lassant, les chutes les plus courtes sont les meilleures, il va donc s’arrêter de tomber.
Un choc, non, un arrêt simple, sans bruit, sans douleur. Le sol enfin, ou ce qui en tenait lieu, car comment nommer ce magma huileux qui le retenait ?

Il se mit malgré tout à avancer, quelque chose le portait et en posant ses mains dans ce support gélatineux, ses genoux consentaient à suivre. Avancer ainsi à quatre pattes, mais sans le moindre repère, signifie aussi bien reculer ou faire du sur place. Mais son corps se mouvait et il s’en contentait.

Une fois ses quatre appuis amenés sur ce qui était bien un sol, il tenta de se mettre debout. Sa tête heurta violemment un plafond, de plus, ses bras touchaient maintenant des parois lisses, c’était donc un tunnel, donc une direction, enfin un sens à cette absurdité sans lumière.

Il marche plus vite désormais, il quadrupède sur du solide, sa course a un but, du moins le croit-il. Qui dit tunnel dit sortie du tunnel, ses genoux lui font mal, il se souvient soudain qu’il est nu comme un ver de terre, il sourit, et aussitôt s’inquiète, pour la première fois, il envisage la possibilité d’une rencontre, d’un contact et frémit.

Mercredi 6 novembre

A son réveil, la chambre était noyée dans le noir, un noir étouffant, chaud et moite que rien ne venait contrarier. Un instant, il crût être aveugle et il chercha l’interrupteur de sa lampe de chevet.

Rien. Le vide, il balaya de son bras le coté droit de ce qui devait être son lit sans rien rencontrer d’autre que ce noir épais, palpable. Le même noir l’attendait quand il tenta de toucher le mur derrière lui, sa main ne rencontra rien. Tout autour de lui se dressait un néant opaque, ce n’était pas du vide mais une présence obscure, une couleur noire qui aurait coulé dans la nuit, se serait infiltré partout dans ce qui n’était plus une pièce mais le lieu du noir. Il avait du être pris dans une avalanche d’encre, emporté par ce liquide, d’où cette sensation tactile quant il battait l’air autour de lui. L’air, le mot était impropre, il y avait une résistance, une densité; il aurait pu repousser ces ténèbres. Il se leva et le sol se déroba ou plus exactement, il n’y avait pas de sol. Assis sur le bord du lit, il cherchait en vain un appui dans ce qui aurait du être un plancher.

Il choisit de se laisser choir…

Il tomba. Le temps ne passait pas dans cette verticalité, le temps préfère l’horizontalité. Le début et la fin. Il tombait. c’est tout. c’est déjà ça. Il se passe quelque chose. L’histoire a une chute, dès le début. Au commencement, il tomba dans les ténèbres.
Que l’obscurité advienne. Fiat nox.
Laissons lui le temps de tomber.

Regardons le tomber. Nous n’y voyons rien, c’est vrai, pas plus que lui. Mais imaginons, tombe-t-il assis, comme dans un fauteuil, presque confortablement ? Tombe-t-il tête la première, comme un plongeur hydrocéphale ? Tombe-t-il les pieds devant comme un pendu retenu par un contre temps ?

Mardi 5 novembre

Il passa la main dans ses cheveux et ne les trouva pas, ni le crâne lisse qui aurait pu les remplacer; ce fut un contact inconnu, un peu humide et spongieux, son cerveau était à nu, ses pensées les plus secrètes désormais visibles par tous. Aussitôt, il se couvrit la tête de ses mains mais on pouvait voir entre ses doigts s’échapper des images intimes, des phrases très personnelles sous forme de longs phylactères.

Puis ses souvenirs s’enfuirent, d’abord les plus récents, ensuite ceux de sa jeunesse et même ses premiers mots furent effacés.

Soudain sous ses mains une enveloppe rigide commença à recouvrir sa nudité corticale (la dure-mère), puis une coquille osseuse se mit à croître. tout recommençait.

 

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Jérôme Bosh, Le concert dans l’oeuf