Lundi 26 octobre

Bas les masques!
Les lunettes noires, les fausses dents, le crâne luisant, la voix contrefaite et cette canne ridicule.
Je t’ai reconnu, tu es mon avenir.

De toute façon, le temps n’a pas de prise sur moi, je m’enduis d’huile d’olive.

Lorenzo Lippi, L’allégorie de la Simulation, 1650

Dimanche 24 octobre

Adadages

C’est au pied du mur qu’on voit le réfugié.

Quand le chas n’est pas là, le chameau ne sait où passer.

Il ne faut jamais remettre aux lendemains qui chantent ce
que tu peux crier le jour même.

Qui vole un œuf espère une autruche.

La clitorindienne fait flèche de tout doigt.


Yves Tanguy, Man Ray, Max Morise, André Breton,
Cadavre exquis, 1928

Samedi 24 octobre

Souvent, le silence, celui de l’attente, du désert, de la campagne autour mais aussi la plainte, les cris. Silence, on tombe.
La chute, pas seulement celle des corps mais aussi celle des paupières, des dos, des peaux transparentes.
Celle, manquante, de la phrase jamais terminée parce que le mot manque.
L’oubli, le mot qui fait défaut, puis la phrase et des pans entiers du langage s’écroulent sans fracas.
Restent les ruines du discours et, au milieu, préservés, l’humour, la fulgurance d’une réplique, un sursaut, un sourire: les dernières preuves de leur passage sur terre.

Yves KLEIN, Le Saut dans le vide, 23 octobre 1960

Vendredi 23 octobre
Morice Bénin chante Anne Sylvestre

J’aime les gens qui doutent
Les gens qui trop écoutent
Leur cœur se balancer
J’aime les gens qui disent
Et qui se contredisent
Et sans se dénoncer
J’aime les gens qui tremblent
Que parfois ils nous semblent
Capables de juger
J’aime les gens qui passent
Moitié dans leurs godasses
Et moitié à côté


J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons
J’aime ceux qui paniquent
Ceux qui sont pas logiques
Enfin, pas « comme il faut »
Ceux qui, avec leurs chaînes
Pour pas que ça nous gêne
Font un bruit de grelot
Ceux qui n’auront pas honte
De n’être au bout du compte
Que des ratés du cœur
Pour n’avoir pas su dire:
« Délivrez-nous du pire
Et gardez le meilleur »


J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons
J’aime les gens qui n’osent
S’approprier les choses
Encore moins les gens
Ceux qui veulent bien n’être
Qu’une simple fenêtre
Pour les yeux des enfants
Ceux qui sans oriflamme
Et daltoniens de l’âme
Ignorent les couleurs
Ceux qui sont assez poires
Pour que jamais l’histoire
Leur rende les honneurs


J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons
J’aime les gens qui doutent
Mais voudraient qu’on leur foute
La paix de temps en temps
Et qu’on ne les malmène
Jamais quand ils promènent
Leurs automnes au printemps
Qu’on leur dise que l’âme
Fait de plus belles flammes
Que tous ces tristes culs
Et qu’on les remercie
Qu’on leur dise, on leur crie:
« Merci d’avoir vécu
Merci pour la tendresse
Et tant pis pour vos fesses
Qui ont fait ce qu’elles ont pu »


Source : Musixmatch
Paroliers : Anne Sylvestre

Jeudi 22 octobre

Je parle avec madame C. atteinte de la maladie d’Alzheimer. Est-ce une discussion? Pas vraiment, un entretien? encore moins, un échange? à peine. Et pourtant, nous communiquons.
Je n’aime pas le terme de communication non verbale, la communication est toujours verbale chez l’être humain.
Nous nageons dans le Verbe toute notre vie, nous sommes parlés avant que d’être et encore après notre mort.
Un regard, un geste, un sourire, c’est de la parole, en tout cas de la pensée et les mots qui vont avec. C’est du sous-entendu, du bien ou mal entendu, du qui en dit long, du qui évoque ou qui équivoque.
Madame C. et moi, nous bavardons.

Henri Matisse, La conversation, 1911

Lundi 19 octobre

Ils pianotent mais aucun son ne se fait entendre ou alors des stridences cybernétiques.
Ils regardent mais ils ne voient rien. Un sourire lointain barre quelquefois leurs visages.
Leurs pouces seuls s’activent et ne ressentent que le lisse froid du plastique.
Parfois, un goût sucré coule dans leur bouche et leurs narines frémit à peine à la présence de leurs semblables.
Leurs corps sont repliés; fœtus éternels, araignées deux points zéro, ils tissent leurs toiles relationnelles.

TITAN, Génération portable, 2018

Dimanche 18octobre

Traîne-moi avec des chaînes sur les pierres
Enfonce les torrents et les mers dans ma gorge
Comme un coquelicot mets ton fer sur ma gorge
Fais chanter mes genoux dans l’étau des murailles
Blanchis mes os comme un chien du désert
Porte mon crâne à deux mains lampe brisée
Allume-moi torche vivante aux carrefours
Crucifie-moi à la voilure des navires
Aux fenêtres des maisons en partance
O flamme lèche-moi comme une poutre basse
Écrase-moi de tout ton poids triste saison
Recouvre-moi de feuilles mortes
Je ne parlerai pas
Je ne sais pas ce que tu veux me faire dire
Je suis innocent de tous mes crimes
Je suis fermé à la parole
Je suis un grand silence qui bouge
Je n’ai pas à te rendre compte de mon amour.

René Guy Cadou

Samedi 17 octobre

Quatre saisons

vingt deux printemps
Quarante trois étés
Soixante quatre automnes
Quatre vingt cinq hivers

Printemps, 1896
Eté, 1896
Automne, 1896
Hiver, 1896

Alfons Mucha

Vendredi 16 octobre

« Pourquoi les étudiants auraient-ils besoin de professeurs, si tout s’apprenait dans les livres? Pourquoi ont-ils besoin qu’on leur explique ce qui est écrit dans les livres? Pourquoi y a-t-il des écoles et pas juste des bibliothèques?
C’est que l’écrit seul jamais ne suffit. Toute pensée est vivante, à condition qu’elle s’échange, elle n’est pas figée ou bien elle est morte. Socrate compare l’écriture à la peinture: les êtres qu’engendre la peinture se tiennent debout comme s’ils étaient vivants: mais qu’on les interroge, ils restent figés dans une pose solennelle et gardent le silence. Et il en va de même pour les écrits. On pourrait croire qu’ils parlent: mais si on les interroge, parce qu’on souhaite comprendre ce qu’ils disent, ils répèteront la même chose au mot près.
« 
Laurent Binet- La septième fonction du langage


Jean Honoré Fragonard, La liseuse, 1770