Vendredi 24 mai

« Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère…Ne vivez pour l’instant que vos questions. Peut-être en les vivant, finirez vous par entrer insensiblement dans les réponses. »

Rainer Maria Rilke

 

La route grise griffée d’un pointillé blanc s’enfonce dans une marée verte qui l’enserre bientôt et se referme sur elle. Ce n’est plus qu’une overdose de printemps. Le vert dure à perte de vue, totalitaire et écolonisateur. Seules les tâches jaunes des ajoncs résistent et brisent les chaînes vertes de la jungle de mai.

 

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Stephen Peirce, Twisted

Dimanche 19 mai

Traîne-moi avec des chaînes sur les pierres
Enfonce les torrents et les mers dans ma gorge
Comme un coquelicot mets ton fer sur ma gorge
Fais chanter mes genoux dans l’étau des murailles
Blanchis mes os comme un chien du désert
Porte mon crâne à deux mains lampe brisée
Allume-moi torche vivante aux carrefours
Crucifie-moi à la voilure des navires
Aux fenêtres des maisons en partance
O flamme lèche-moi comme une poutre basse
Écrase-moi de tout ton poids triste saison
Recouvre-moi de feuilles mortes
Je ne parlerai pas
Je ne sais pas ce que tu veux me faire dire
Je suis innocent de tous mes crimes
Je suis fermé à la parole
Je suis un grand silence qui bouge
Je n’ai pas à te rendre compte de mon amour.

René Guy Cadou

Vendredi 17 mai

Griffonner, rayer, raturer, errer sur la page, stylo abandonné, main lâche, traits aléatoires, mots illisibles, tâches de lettres sans bavoir. Ecrire? non, tracer, marquer, encrer sans but..

Allez faire ça sur un clavier.

 

Mares étendues mortes

Vieil étang perdu

Flaques de ma mémoire

 

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Jean-Baptiste -Camille Corot, Souvenir de Mortefontaine

Vendredi 10 mai

« L’humanité est devenue assez étrangère à elle même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre. »

Walter Benjamin

 

La nuit ne tombe pas, ne vient pas. c’est le jour qui se retire. Le noir s’installe dans le vide né du retrait de la lumière. C’est elle qui nous abandonne à l’obscurité et à nos fantômes. Elle encore qui, au matin, nous arrache à nos voyages nocturnes.

Je suis sur la passerelle et le soleil découpe mon ombre une quinzaine de mètres en contrebas. Ne dépassent que ma tête et mes mains. A cette distance, c’est une autre personne et je la salue de quelques gestes qu’elle reproduit curieusement aussitôt.

 

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Pablo Picasso, L’Ombre

Samedi 4 mai

DÉRIVE

Je n’ouvrirai pas la porte d’écume
Qui scelle les creux bariolés de la mer
Ni les dunes bourdonnantes
Le soleil navigue dans les ramures méduse perdue
Une main se tapit dans l’ombre de mon bras
Ma voix frôle des voix têtues
C’est l’écorce de l’eau qui m’emprisonne
Toutes ses clés rouillées qui ferment ma gorge
Tous ses goémons sur le cœur 
Pour me sauver
Je retranche mon enfance de ma vie
Mes premiers pas brodés d’herbe
Mes jeux dociles
Je vis avec lenteur. 

René Guy Cadou

Jeudi 2 mai

Le passé ?

Un passé avec des ancêtres des ancêtres des ancêtres…
une sombre foule d’ancêtres montés d’infinis là-bas
d’infiniment très vieux pays au rythme cassé des charrettes
avec leurs hardes leurs chansons leurs hameaux noués dans des draps

un passé noir comme une nuée tracée dans le ciel d’orage
pourquoi donc croyez-vous que nous aurions si longtemps voyagé
sans autre espérance que l’espérance et dans l’âge sans âge
il fallait faire avec et faire comme si – et avancer

parmi les massacres les épidémies les viols les famines
les obus sur l’église tombaient, on distribuait les rations
les nouveaux-nés passaient de main en main dans les gués dans les ruines
on chargeait les enfants à l’aube à la hâte dans les camions

il fallait avancer, roman interminable, peuple en loques
comme s’ils t’aimaient comme s’ils avaient toujours marché pour toi
des valises de certificats des chapelets des breloques
passé le col passé la mer – Polonais Kabyles Gaulois

quelques billets gluants, quelques photos, un livret de famille
aux pages qui s’en vont dans l’eau ou comme une vaisselle d’or
ceux qui ne peuvent plus marcher dans les regards des jeunes filles
se réfugiant pour y enterrer le drapeau brûlant encore

le VRP bouffant tout seul le soir à l’Hôtel de la gare
la domestique congédiée, l’apprenti qu’on ne reprit pas
le moissonneur qui fut amputé sur place à la lueur des phares
les cadets de Saumur en juin l’été où l’ennemi passa

et ils sont là et les voilà qui tambourinent dans ta porte
nous voulons dans ta maison vide et ton âme nous installer
nous sommes le passé vivant que l’histoire en grinçant t’apporte
nous monterons nos tentes de papier ce soir sur ton palier

les réfugiés au port, le passeur qui courait entre les tombes
l’entrée des mineurs dans la ville avec leurs gueules de bandits
l’institutrice a dit : nous reviendrons sur l’aile des colombes
les curés rouges les soldats perdus les poètes maudits

les chants des carabins, le rire de la mitraille et la gloire
le ciel de la barricade et les rosiers fleuris ce matin
courez petits enfants on a trouvé des monnaies dans la Loire
l’aile du deuil passant sur le parc, l’officier tué à Verdun

quel désordre dans ce hangar, quel vacarme dans la mémoire
le bric-à-brac des pauvres, les idées dépassées, l’espoir vain
l’aube sur les exécutions, l’inconnu noyé dans la mare
le copain qui voyait la Vierge, la religieuse au Tonkin

bonjour ! il faudra désormais que ce soit toi qui nous emmènes
sans savoir où bien sûr mais qu’importe tu passeras devant
nous avons semé les dragons les bleus les indics et la haine
les caméras nous ont perdus dans le dédale des étangs

dans le chagrin, dans les marais, dans la débâcle des poèmes
et les nabots et les poivrots les estropiés suivaient de loin
regarde en arrière et ainsi tu verras où l’espoir te mène
pressons le pas c’est par ici faut pas traîner dans les chemins

Cité des Lilas, des Tilleuls, grandes barres, cité sans âme
fermes de pauvres, taudis, salles communes au poêle éteint
comment ferons-nous pour passer puisque nous n’avons aucune arme ?
chambres de bonne avec lavabo, avenirs donnant sur rien

la retraite jusqu’à Moulins, le défilé de la victoire
le petit des voisins est mort, la gosse a pris un Italien
la fin de la sécheresse et les bateaux revenus en Loire
l’atelier à treize ans et l’oncle avec son Berliet à pneus pleins

le STO, tu m’écriras ! les trente mois, non à la guerre !
tout ce que nous avions rêvé, tout ce qui ne servit à rien
le nouveau syndicat, le bétail fut dispersé aux enchères
la grève les fourches les faux les poings levés le prix du pain

le docteur dans la côte avec le lumignon de la tendresse
le toit bleu de la vieille école et le jardin de l’hôpital
l’infirmière sur son Solex vaillante comme la jeunesse
le soir les vélos par centaines rentrant le long du canal

et les voilà : tous Poulidor, tous Dupont et tous dans ta tête
mais range-toi donc, animal ! tu nous gênes pour avancer
bouge-toi imbécile pas besoin de croire pour en être
avance ou bien pousse ton siècle dégonflé dans ce fossé

tu gênes les gens, petit homme en déguisement post-moderne
on te demande pas de croire on te demande d’avancer
dispense-toi de commentaires, dégage ton âme en berne
petit homme contemporain en plâtre, laisse-nous passer !

Jacques BERTIN – Album « Comme un pays », 2010, Disques Velen

 

Jeudi 1er mai

« Qui s’obstine à comparer le mauvais ou le médiocre au bon, ou au souvenir qu’il en a, prend l’habitude de juger. De là, il en arrive très vite à penser c’est à dire à compléter ses jugements, à les organiser et à les généraliser. Or, l’usage de la pensée, inutile quand on ne peut presque rien prévoir des mutations, est en outre néfaste, puisqu’il entretient en nous cette sensibilité générale de déplaisir ou de douleur dont celui qui a abandonné toute idée de goût personnel est heureusement délivré. »

Semprun Jaime

 

Inflation du point d’exclamation! Un trait, un point. Condensé de toutes les émotions, le point d’exclamation est sommé de tout dire, au lecteur de comprendre que là il y a quelque chose de plus! de l’authentique! du ressenti! de l’indicible! Mettons en trois !!! et n’en parlons plus…

 

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Richard Artschwager, Point d’exclamation

Vendredi 26 avril

« On ne comprend rien à la civilisation moderne si on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration contre toute espèce de vie intérieure. »

Bernanos

 

L’écriture comme la peinture ou la photographie, c’est la même lutte contre le temps, contre ce qui disparaît, ce qui meurt, la même tentative d’arrêt sur image. C’est aussi la même vieille obsession de la trace, de la chasse, du passage, de l’empreinte creusée dans le sol, des herbes couchés, des poils laissés aux écorces des chênes, des excréments lâchés sur les drailles des causses.

 

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Henri Michaux, Peinture à l’encre de Chine

Mardi 23 avril

« Les herbes, par exemple. Les herbes mortes. Si on me l’avait demandé, j’aurais pu en nommer quelques-unes.
La toute-en-bois, la torfeliane, la grassemaudite, la solfeboute, la garveviandre, la vaine-virevolte, l’oulbe-baïane, la graindoiseille, l’ourphonge, la sotte-éternelle, la rauque-du-fossé, la vierge-tatare. »

Antoine Volodine

 

Elles sont trois autour de la table ronde. Trois, la tête penchée ou plutôt abandonnée, pendue au bout de leur cou. Elles somnolent. trois visages également ridés, également vieux. trois têtes du même blanc, les trois grâces en hiver. Trio hors d’âge, elles semblent s’entraîner pour le grand sommeil qui les attend.

L’inspiration ne me souffle rien. Je suis en apnée, attendant de remonter à la surface où m’attend un ours blanc qui, d’un coup de patte, m’étendra sur la page blanche.

 

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Lucas Cranac, Les Trois Grâces

Vendredi 19 avril

« Les mots vont profond : ils murmurent dès qu’on les touche et s’ouvrent sur des paysages engloutis ; ils dévoilent souplement, dans leurs jeux, les mouvements de l’onde de la parole… ils nous noient et nous renouvellent, ils délivrent l’ancienne vie vocale engloutie. Il y a une géologie charnelle, une histoire animale, une sexualité et des jeux de séparations et d’unions vivantes en chacun des mots. L’histoire de « l’apparition de la vie par la parole » se cache dans chacune de nos langues. Chaque mot que l’on souffle se souvient que toutes les choses ont été appelées une à une. »

Valère Novarina

 

Elle ne cesse de marcher. Ici, on dit déambuler comme tintinnabuler parce qu’il y a quelque chose qui cloche dans cette errance inquiète. Un souffle d’air la ferait tomber et pourtant elle va et vient sans repos, déplaçant les chaises sur son chemin, avec des pas si petits qu’à la regarder le temps s’arrête.

L’ascenseur ou l’escalier? La prise de poids menant à l’infarctus ou la chute conduisant au fauteuil roulant?

 

Métamorphose-du-monde-Maurits-Cornelis-Escher-1940-5
Escher, Métamorphose du monde