Mercredi 20 mars

« Si tu places un pot de moutarde dans le clapier de ton lapin, tu observeras qu’ils ne s’intéressent nullement l’un à l’autre. Aucune marque de curiosité. La plus parfaite indifférence. Comme dans les comédies romantiques américaines, rien qui permette de deviner – et pourtant – comme ils vont bien s’entendre à la fin. »

Eric chevillard

 

Le brouillard cache le lever du jour
Ce drap cotonneux recouvre l’aube d’un blanc opaque
On la devine à l’abri pas fâchée de rester couchée
Aurore fait la grasse matinée

 

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Fragonard, L’aurore aux doigts de rose

Mardi 19 mars

« Le point de départ de ma philosophie est la conscience du tragique de l’existence  : tout est promis à disparaître, la mort nous entoure et nous sommes menacés par notre propre inconsistance.
Or on refuse le tragique et la mort. Et ce refus du tragique, donc de la réalité, se paie très cher.
À l’inverse, la capacité d’admettre la part tragique du réel est pour moi la pierre de touche de la santé morale et de l’allégresse.
Il faut apprendre à vivre avec le tragique. « 
Clément Rosset

 

Je ne crois plus qu’aux paysages vides de ma tristesse éteinte et le jour qui vient n’éveillera en moi que le désert sans fin d’un rêve oublié.

Phrase un peu pompeuse et creuse, mais j’aime bien sa musique d’un autre temps. Le sens d’une phrase doit-il l’emporter sur sa mélodie ?

 

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Gerhard Richter. Corse, bateau (1968)

Jeudi 14 mars

« D’ailleurs, c’est toujours les autres qui meurent. »

Marcel Duchamp – Epitaphe

 

Danser est une chose curieuse, il s’agit d’agiter plus ou moins en rythme diverses parties du corps. Ce qui est extrêmement variable d’une personne à l’autre. Il semble toutefois que le mécanique l’emporte souvent sur le vivant.

 

Un homme azerty en vaut deux, du moins dans mon cas. Celui qui tape et celui qui regarde le résultat de la frappe…

 

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Joan Miró, Danseuse espagnole

 

Mardi 12 mars

                [taire / au lieu de me parler]
Je me suis confié couché réveillé
mais la nuit délivrée de sa muselière
a dû m’attaquer dans mon sommeil car
ce n’était plus moi au premier soleil annonçant ma
bouche de demain

Visiblement l’effroi était parti, et à sa place
la colère d’un rêve rocheux gravement lucide
ou dans le tremblement de ma main le fer d’un cheval
malchanceux
de retour.

Le repentir consistait à :
se remplir de verbes qui s’apprêtent à tout dire mais à
ne rien dire jamais.

Ivan Repila – Prélude à une guerre

 

Le jour se lève sur du noir, de l’anthracite. Ce charbon va l’accompagner jusqu’au soir, il le sent, il le sait. Seule issue, se laisser couler dans cette encre, s’y abandonner et parfois accrocher le regard à un néon jaunâtre pour croire encore à l’existence de la lumière.

 

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John Virtue, Landscape No. 178

Mardi 26 février

« Un sujet normal est essentiellement quelqu’un qui se met dans la position de ne pas prendre au sérieux la plus grande part de son discours intérieur. »

Jacques Lacan

 

Se faire éditer. Il savait où aller, dans l’impasse habituelle où il avait essuyer tant de refus.
Ce jour là, ce n’était pas le vieux libraire aux relations tentaculaires dans le monde de l’édition et au flair redoutable, reniflant rapidement le manuscrit qui va cartonner, mais un rat de bibliothèque, un vrai rat gras et gris qui se tenait assis sur ses pattes arrières sur le capot d’un taxi mauve.
Il ne lisait pas les feuillets que lui tendait un petit homme voûté, effrayé et plein d’un espoir absurde, mais les grignotait avec gourmandise au fur et à mesure.
Curieusement, à coté de lui, s’empilaient d’autres tapuscrits auxquels il n’avait pas touché.
Le petit homme le regardait fasciné. Le rat rota de satisfaction et du taxi sortit une femme brune aux lunettes noires qui se dirigea droit vers le bonhomme lui tendant une main gantée légèrement hésitante.
« Félicitations, je publie votre livre, voyez vous depuis mon accident je ne fais confiance qu’à Grasset pour éditer de nouveaux romans, les yeux fermés, et ce n’est pas une image. »
Disant cela, elle caressait l’animal qui grimpa vivement sur son épaule.
Elle disparut dans le taxi qui sortit de l’impasse lentement, laissant le petit homme stupéfait.
Souris donc se disait-il, souris…

 

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Peinture Chinoise, Souris et pierre

Lundi 25 février

« Le malheur des autres ne m’a jamais consolé du mien. Les autres sont trop différents de moi, justement. Leur destinée m’est aussi étrangère que le sort des insectes. Le spectacle d’une mouche à laquelle on arrache les ailes ne saurait me réconforter. J’ai pu m’en divertir, à la rigueur, mais sans y découvrir le signe d’un ordre supérieur. La justice divine est à l’image de Dieu : elle n’existe pas.

Les autres ne me sont pas assez ressemblants, je ne m’y retrouve pas. J’avoue que je préfère les savoir heureux, par prudence. Sinon, ils deviennent dangereux. Je n’aime pas voir leur sang, non plus, ni leurs entrailles, tout ça me dégoûte. Pourtant, si quelqu’un est à plaindre, c’est moi. Les autres n’ont qu’à se débrouiller seuls. Ils n’étaient pas plus malheureux avant ma naissance, ils ne le seront pas davantage après ma mort. »

Roland Topor

 

Un monde de sonneries, de bips, de banalités assénées à voix haute dans un rectangle de plastique lumineux collé sur la joue comme un baiser froid et lointain.

Dehors le soleil s’effondre sur l’horizon dans une indifférence de fin du monde.

 

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Edvard Munch, Le soleil

 

Vendredi 22 février

«  Je viens je ne sais d’où,
Je suis je ne sais qui,
Je meurs je ne sais quand,
Je vais je ne sais où,
Je m’étonne d’être aussi joyeux.  »

Martinus von Biberach

 

Malgré le bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, le froid creusait un trou glacial au milieu de son front. Il avançait pourtant à l’abri des maisons tentant de se réchauffer au soleil blanc qui éclairait les vieilles pierres. En pure perte, ce soleil là ignorait le réconfort…

 

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Yayoi Kusama, Neige

Mercredi 20 février

« Nous sommes des poissons sur le sable-sauf que nous le sommes sans douleur par ignorance de la mer, ou de l’espace infini. »

Bernard Noël

 

Comme nous ne le regardons plus, tant il est vrai que les choses n’existent que par l’œil que nous posons dessus, le paysage qui défilait et berçait nos heures ferroviaires s’efface peu à peu. Les vaches retournent à leurs ruminations, les villages se meurent autour de leurs clochers et les banlieues n’en finissent pas de graffer leur béton. Le monde est désormais réduit aux écrans, si bien nommés qu’il nous sera bientôt caché à jamais.

 

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Anselm Kiefer, Fleur de cendre

 

Lundi 18 février

« Mono no aware, disent les Japonais pour désigner la poignante mélancolie des choses, leur beauté éphémère et précieuse, sitôt éprouvée, sitôt perdue. Sentiment qui naît de la chute des feuilles en automne, d’un être aimé qui disparaît au détour d’un chemin, de ce qui a fait votre bonheur et qu’on est forcé d’abandonner sans retour.»

Min Tran Huy

 

Lorsque j’étais enfant, les sauterelles volaient à chaque pas dans les champs, les grillons sortaient de leurs trous attirés par nos brins d’herbe, les hannetons nous frôlaient avec des airs d’hélicoptère.
Nous marchions dans la jungle, les insectes faisaient partie de notre vie. Ils ont quasiment disparu, personne ne semble s’en émouvoir.

 

qi Baishi
Qi Baishi