Dimanche 5 avril

« Il me semblait que tout le monde partageait ma passion pour les ciels nuageux. Quel choc quand j’ai compris que certaines personnes préféraient le soleil ! »

Glenn Gould

 

La naissance du jour, le ciel hésite clairement entre layette rose ou bleue.
Il est vrai que le ciel est très conformiste, assez ringard et qu’il porte volontiers du gris, n’ayant guère que le même bleu à proposer lors d’une éclaircie.
En soirée, il revêt fréquemment un rouge flamboyant plutôt vulgaire et tape à l’œil.

 

Boudin, Etude de nuage sur un ciel bleu, MuMa, LeHavre, 1888, 1895
Eugène Boudin, Etude de nuage sur un ciel bleu

Samedi 4 mars

Méfiez-vous de l’eau qui dort même profondément
De l’eau stagnante des marais recouverts de lentilles vertes
De l’eau qui pétille de malice
De l’eau perdue des puits abandonnés
De l’eau glacée qui mord les mollets
De l’eau de vie qui brûle la gorge
Et de l’eau que les noyés recrachent sur les plages de l’été

 

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Hans Haacke, Condensation Cube

Vendredi 3 avril

Et maintenant que faire avec le rien où respirent les mots
tandis que les choses multiplient leurs formes dans l’espace
et que la vie remue ses rides ou les replie au fond du cœur
une illusion plane partout que l’on voudrait changer en certitude
buée de buée nous a-t-on prévenus mais qui croire dans la fumée
on essaie tout à tour la langue le rêve la plume et le couteau
puis la tête s’en va plonger parmi les salaisons de la littérature
parfois quelques petites ombres donnent en passant un peu de goût
 à l’air
un péril mystérieux parfume leur trace une amertume un manque
puis la bouche blêmit pour avoir accueilli ces épaves de sensations
au lieu d’en faire des images ou bien ce frêle bruissement sur les
 lèvres
cependant un souffle sur la tempe suscite le désir de croire encore
 un peu
de croire que maintenant fera surgir de maintenant le Tu
et sa réserve de visages assez pour égarer le temps
mais à quoi bon l’interminable si la vie n’est pas rejouée
quand l’herbe aura poussé sur la langue on trouvera peut-être
l’articulation du mystère parmi les restes d’une phrase.

 Bernard Noël, Le Jardin d’encre

Jeudi 2 avril

« S’il pouvait penser, le cœur s’arrêterait. »

Fernando Pessoa

 

Assis depuis deux semaines, il contemplait les deux extrémités inertes et nues qui pendaient là-bas au bout de ses jambes et une décision s’imposa.
Il lui fallait de nouveaux pieds.
Il remplit donc ses chaussures avec quelques orteils printaniers ramassés au hasard des rues, (ce n’est pas ce qui manque avec tous ces coureurs de bitume).
Dix feront l’affaire, c’est la norme. Cinq à chaque pied, il est conformiste, deux gros, deux petits, les autres au milieu en vrac, on sait jamais comment ils s’appellent…
Ils se mettent à remuer, c’est amusant, dix touches blanches qui pianotent de concert.
A accorder au reste du pied: tarses, métatarses, calcanéum, astragale, que de jolis mots qu’il aura prélevé sur une planche d’anatomie.
Deux pieds, deux bases solides, deux appuis sur lesquels il pourra compter le jour du déconfinement et les matins de grand vent.
Deux ancres plantées dans la terre. Des pieds à randonner, à kilomètres, à suivre un chemin voire à le tracer; des pieds à trottoirs mais aussi des pieds à coucher des herbes, à gravir les montagnes, à fuir les souris, à danser sous la pluie ou à marcher sur la lune.
Des pieds beaux et agiles, chevillés aux jambes.
Les jambes… ces tibias bosselés, ces genoux proéminents, ridicules…

 

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Magritte, Le modèle rouge

Mardi 31 mars 2020

Fasciné par l’entière disponibilité corporelle, musculaire des animaux.
Le chat, ce matin, patte suspendue dans l’air, arrêté, tous les mouvements possibles à sa disposition.
Il est relâchement total parce que entièrement logé dans cette attitude, il n’est que corps.
Aucune conscience de sa posture, aucune pensée ne parasitent la perfection du lancer de patte à venir.

Deux fois plus de kangourous que d’habitants en Australie.
Ils ont beau les lancer le plus loin possible, ils reviennent toujours.

 

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Thomas Gainsborough, Etudes de chats

Lundi 30 mars

En ces temps de confinement, j’ai débuté la pratique du yoga comme les réseaux sociaux le recommandent.
Autant la posture du lombric dépressif m’est assez familière, autant celle du héron anorexique me donne du fil à retordre.
Je travaille également l’attitude de la taupe paranoïaque et j’ai remis à plus tard la position du tigre regagnant la montagne, je manque de place.

 

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Pablo Picasso, L’acrobate

Dimanche 29 mars

Je propose une solution simple à la crise que nous traversons.
Avançons de deux mois toutes les horloges, pendules, carillons, coucous, tocantes, oignons, réveils, jacquemarts, montres, cadrans et clepsydres.
Il s’agirait bien sûr de ne pas en omettre une seule ni un seul de par le vaste monde, le moindre oubli risquant de ruiner les efforts de tous.

 

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Harold Lloyd, La célèbre séquence du film Safety last!

 

 

Samedi 28 mars

« Vivre est un exercice qui chaque jour rature l’habitude. »

Bernard Noël

 

L’écriture comme la peinture ou la photographie, c’est la même lutte contre le temps, contre ce qui disparaît, ce qui meurt, la même tentative d’arrêt sur image.
C’est aussi la même vieille obsession de la trace, de la chasse, du passage, de l’empreinte creusée dans le sol, des herbes couchées, des poils laissés aux écorces des chênes, des excréments lâchés sur les drailles des causses.

 

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Henri Michaux, Peinture à l’encre de Chine

Vendredi 27 mars

« Nous avons perdu nos illusions, et chacun de nous se croit fortifié par cette perte, fortifié dans sa relation avec les autres.
Nous savons cependant que nous y avons égaré quelque chose car la buée des illusions nous était plus utile que leur décomposition.
Nous oublions ce gain de lucidité dans son exercice même. Nous n’en avons pas moins de mal à mettre plus de raison que de sentiment dans notre action.
Nous aurions dû depuis longtemps donner toute sa place au durable, mais la séduction s’est toujours révélée plus immédiatement efficace.
Nous avions toutes les raisons de penser grâce à notre époque qu’une approbation, si elle est massive, ne peut qu’assurer l’avenir.
Nous avons vite déchanté sans comprendre d’abord qu’il n’en va pas de l’engagement collectif comme du commerce, et que les lois de ce dernier ne provoquent que des excitations éphémères.
Nous n’avions pas mesuré non plus à quel point l’espace collectif, celui que, de fait, nous respirons tous, était désormais dénaturé par ces excitations.
Nous voulions initier du partage et de la réflexion dans un espace imperceptiblement orienté par des informations conçues pour intensifier l’égoïsme et satisfaire ses désirs immédiats. »

BERNARD NOËL
Monologue du nous