Samedi 26 janvier

Livre de la semaine

Eliane Schubert est la seule survivante de sa troupe de théâtre décimée. Errance, deuil et chamanisme composent ce magnifique roman tragique.
On entre dans ce texte comme en une terre étrangère étrangement familière. Familière par la réalité qui la sous-tend et renvoie à la mémoire tragique du xxe siècle : échec des utopies révolutionnaires, camps d’extermination, purifications ethniques, catastrophes écologiques, menaces de plus en plus précises sur la survie de l’espèce humaine. Familières aussi à ceux qui suivent, livre après livre, la construction de cette œuvre d’art poétique qu’Antoine Volodine et ses hétéronymes, Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Elli Kronauer, mènent depuis 1985. Une fois encore, le lecteur est emporté par la beauté de la langue, sa puissance d’envoûtement, la singularité radicale des images et du propos.

Les noms des personnages et des lieux qu’ils traversent, Bardaïov, Kirdrik, Ber­ko Dadaniouk, dessinent déjà le décor et les paysages. Des noms aux accents de steppes, de montagnes et de déserts glacés, de galops de chevaux, de hurlements de loups. Et le titre de cette nouvelle pierre à l’édifice, Frères sorcières, fait surgir d’emblée ce monde parallèle aujourd’hui bien installé, où les repères sont flous, les contraires, brouillés, un ailleurs poétique marqué par l’indistinction entre vivants et morts, rêve et réalité, vérité et mensonge.

On habite ainsi le paysage de ce texte en compagnie des voix qu’il fait entendre. Celle d’Eliane Schubert d’abord, qui a passé sa vie sur les routes avec une troupe de théâtre itinérante. Attaquée par une bande de brigands, la troupe est décimée, Eliane est la seule survivante… Cette première partie a le souffle épique d’un roman d’aventures. Eliane est hantée par la mémoire d’un « cantopéra » que lui ont transmis sa mère et sa grand-mère, des « vociférations » magiques destinées à guider ceux qui sont entre la vie et la mort. Ce cantopéra, étrange et envoûtant, compose la deuxième partie du livre, avant que ne s’élève une nouvelle voix, en écho aux précédentes, celle d’un être condamné à l’errance, passant d’un corps à l’autre, en perpétuelle renaissance.

Cette troisième partie, constituée d’une phrase de cent vingt pages, construite comme une boucle, les premières lignes semblables aux dernières, est éblouissante de maîtrise, exercice de haute voltige littéraire, mêlant farce et tragédie. Deuil, puissance de la parole, chamanisme, identité : cohérent depuis l’origine, le monde d’Antoine Volodine continue de se déployer. Sans cesser jamais de se réinventer.

Michel Abescat

 

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