Mardi 10 septembre

J’ai toujours été un bon glaçon.
Désiré par mes parents et né au pied d’un iceberg, bien au froid, dans sa partie immergée ; je grandis entouré de courants froids, de manchots ivres de vent et de poissons argentés.
Un ours bipolaire répondant rarement au nom de Blanchette fut mon seul soutien après la fonte prématurée de mes géniteurs dans un Martini on the rocks du coté de Monaco.
Blanchette souffrait constamment de décalage horaire et de cors aux pieds soigneusement entretenus par ses voyages annuels du pôle nord au pôle sud.
Bien sûr, les esquimaux me battaient froid, les inuits comme les yakoutes, les yupiks comme les aléoutes.
(Je dois à la vérité de préciser que les yakoutes ne sont pas vraiment des esquimaux et vivent en Sibérie, lieu de villégiature de l’hiver.)
Mais n’en parlons plus, n’en disons plus rien, le silence est l’apaneige de la banquise avec la solitude.
Seul, donc, je fus le premier à ressentir les effets du changement climatique. Oui, ce fut moi le lanceur d’alerte du pôle et ce fut l’épaule d’Arlette qui accueillit ma première larme.
Arlette venait du delta du Yukon-Kuskokwim et elle fut mon seul amour, platonique évidemment. Imaginez un glaçon amoureux…
Un jour, Arlette a mis les bouts et je fondis de plus belle. Ce ne fut pas le chagrin mais le réchauffement climatique qui en fut la cause. Arlette revint et fit tout pour me refroidir, me tenir à l’écart, me recouvrir de neige éternelle mais je persistais à disparaître.
Appelée à mon chevet, Blanchette m’emporta plus au nord, là où vivait Paul, mon pote depuis l’ère glaciaire. Paul est un permafrost branché mammouth congelé, c’est dire si j’avais une chance mais même le pergélisol, comme chacun le sait désormais, commença à fondre…
Ne restait plus que la solution désespérée, le voyage vers le sud en compagnie de Blanchette.
(Voir la carte pour les détails, disons que je fus transporté à bord d’une glacière en plastique bleue, et cela dira tout de mon désarroi. )
Un voyage au bout de l’inuit, je sais c’est facile mais souvenez vous que je rétrécis, je ne suis plus qu’un apéricube moi qui avait la taille d’une armoire à glace, d’un glaçon d’étage, d’un frigo américain.
Blanchette me déposa prés de la chaîne de la reine-Maud, -60° au soleil au coeur du mois d’août, le paradis blanc.
C’est de là que j’écris à Arlette, chaque jour me vois croître, redevenir le grand glaçon que j’étais, le mister freeze, le roi de Tulé, la terreur du bac à glace, surnommé par les esquimaux :
Arpiit paurngait iviit urpigaq
ce qui signifie à peu près « celui qui cambriolait la banquise »

 

Caspar David friedrich, La mer de glace

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