Jeudi 12 mars

« Je pense que le cinéma est une expérience de sidération. C’est un phénomène hallucinatoire où la bande-son joue un rôle très important. Le problème de la musique, c’est qu’elle est instantanée. Elle va vous donner une émotion immédiate, très belle, mais ce que vous gagnez en immédiateté, vous le perdez en profondeur. Il vaut mieux plonger le spectateur dans un bain pendant une heure et demie. Ce qui compte, c’est quand il sort. Il aura peut-être moins de bons moments immédiats et musicaux, mais je pense que l’épaisseur du film est proportionnelle à cela. C’est-à-dire que plus les films sont simples, rudes et épais, plus ils gagnent en profondeur. Quand les films sont sucrés, vous passez un bon moment, c’est comme quand on écoute de la musique, mais je crois que vous perdez quelque chose… 

Je n’ai pas besoin de bouger ma caméra pour dire aux spectateurs : « Regardez, regardez ». Je tourne dans l’espoir que le spectateur le verra. Certains ne le verront pas, mais tant pis. Quand on fait un film ouvert, on prend le risque du spectateur, de celui qui ne voit rien, de celui qui voit tout. Je ne filme pas du tout pour convaincre le spectateur. Je filme pour lui faire voir. Ensuite, il voit ou il ne voit pas, c’est son réglage à lui.

« Aujourd’hui, on parle surtout de l’histoire, des acteurs, c’est-à-dire de la surface. La mise en scène passe au second plan. De temps en temps, on se demande où elle est.
C’est un cinéma où l’histoire domine. On fait des films en allant retirer des faits historiques. Reprendre Victor Hugo pour refaire Les Misérables, je veux bien, mais quel est l’intérêt ? Tous les projets de films, aujourd’hui, c’est ça, c’est refaire Thierry la Fronde, c’est le remake.
Le remake, c’est ne pas vouloir affronter le problème de l’histoire, du récit, de la mise en scène. On prend un très bon chef opérateur, on a une très belle image ; on a un très bon décorateur et un très beau décor, de bons acteurs, mais ça ne prend pas, ça ne marche pas comme ça. Plein de films ne fonctionnent pas à cause de cela. Pourtant, le chef op’ est bon, l’acteur n’est pas mauvais, mais ça ne marche pas. Il ne faut pas que l’histoire soit trop bonne.
Maintenant, il faut que ce soit clair, que l’acteur dise exactement ce qu’il va faire, où il va, qu’il y ait une grande clarté. Il n’y a plus de fantaisie, plus de créativité. La sensibilité contemporaine est formatée, il n’y a pas de prise de risque. Le problème de la mollesse de l’esthétique cinématographique contemporaine, c’est l’économie qui la fait.
Les gens ne prennent plus de risque, donc il n’y a plus de fertilité. On prend un tâcheron pour faire la mise en scène. Du coup, c’est médiocre. » 

Bruno Dumont

 

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Auguste et Louis Lumière

 

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