Mardi 5 mai

Le jour d’après

Prendront fin un jour ces mois de distanciation, d’évitement, de contorsions savantes qui n’aurons plus de secret pour nous.
Nous jouions des coudes, ondulions des hanches et montrions nos profils égyptiens sur les trottoirs et le long des couloirs.
Durant des semaines, l’autre était le porteur potentiel, le vaurien au virus, le confiné qu’on finit par ne plus supporter. Nous le croisions la tête basse, les mains dans le dos et les pas chassés.
C’est ce même autre que nous croiserons à nouveau, bardé de certificats d’immunité et de décontamination, mains ou lèvres tendues, avide de contact, de peau nette et de chaleur humaine.
Et là, catastrophe, oublis regrettables, amnésie sociale et dyspraxie relationnelle.
Nos mains se chercheront en vain, hésitantes, battantes, papillons affolés multipliant les erreurs de parallaxe, empoignant du vide, serrant et étouffant de l’air qui ne nous manque plus.
Nos bises prendront des vents, se déposant partout sauf sur les joues ou alors par hasard, baisers fortuits et furtifs à la fois, bouche-à-bouche soudains, dus seulement à la maladresse ou rappels inconscients du souffle qui a manqué à tant d’entre nous.
Nos tête-à-tête ne seront que plaies et bosses, nos face-à-face, combats de boxe.
Nous n’éviterons plus rien du corps de l’autre, double inconnu, oublié, avatar et hologramme pendant des mois, devenant réel tout à coup.
Ce ne seront que corps-obstacles à nos mouvements jusque là libres et amples. Nous dansions sur les trottoirs, chantions sous la pluie et voilà que l’autre et son opacité, sa densité charnelle, son corps encombrant est de retour.
Il va falloir le domestiquer, l’apprivoiser et raccourcir sa laisse.
Des mois de déconditionnement commencent; nous en sortirons plus forts, moins confinés, plus proches, retrouvant peu à peu cette promiscuité salvatrice, ces contacts sociaux si sains, prêts à nous épouiller s’il le faut.
Ainsi redevenus grands singes, primates arboricoles, nous retournerons à la nature nous ébattre avec les pangolins et les pipistrelles.

 

Gustave_Courbet_-_Bonjour_Monsieur_Courbet_-_Musée_Fabre
Gustave Courbet, La rencontre ou Bonjour Monsieur Courbet

2 réflexions sur “

  1. « Non, mon brave, moi vivant, je ne mangerais jamais du pangolin ! parlez moi plutôt d’un gratin de pipistrelle !
    – Une pipistrelle en gratin, monsieur Courbet ? Coup d chance, mon chien Pataud n’en n’a attrapé t’une ce matin !
    – Matin, quel chien ! mais appelez moi donc Gustave »

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