Mercredi 11 novembre

« Pour Les funérailles de sainte Lucie, Caravage ne peint pas, comme le font tous les peintres, les yeux énucléés de la sainte posés sur une assiette, mais son corps allongé à même la terre, qui semble raccourci par la dernière solitude. Son bras semble un moignon, l’ovale de son visage compose déjà un trou absent, et pendant que deux fossoyeurs, dont la taille de géant et les muscles saillants semblent émaner d’un monde irréel, creusent la tombe au premier plan, une frise de tètes en deuil, comme dans La Mort de la Vierge, vient piquer le grand mur aveugle qui mange la matière et semble dévorer les corps.
Il y a un évêque qui cherche dans cet amas de pénombre, à bénir la sainte; il y a des fronts éplorés qui se baissent, se détournent, cherchent une issue à leur chagrin et savent qu’il n’y en a pas; il y a un jeune homme aux mains croisées, peut-être un diacre, dont le manteau rouge et le beau visage grave penché vers Lucie ouvrent au milieu du tableau une lueur dont on ne sait si elle sauve ou perd.
« Voici ce que je vois et qui me trouble »: c’est une phrase des Pensées de Pascal. Je me la répète souvent face aux tableaux du Caravage; mais on dirait qu’à travers ce tableau où la chair est réduite en poudre, où le visible est affecté d’effacement, où les pieds n’existent plus, dissous dans la matière même d’une peinture qui devient de la poussière, c’est lui, le Caravage, qui la prononce, c’est lui qui nous invite à descendre dans le tombeau: « Voici ce que je vois et qui me trouble », dit-il.
Je me demande comment il a fait pour peindre ce tableau , et quelques mois plus tard La résurrection de Lazare, dans ces conditions d’angoisse, sans atelier, sans matériel, sans rien – avec un tour dans le pinceau qui ne lui était pas habituel, avec une vision nouvelle de l’espace, un monde dilaté, des corps infimes et des murs qui pensent.
J’imagine une chambre de fortune, une lanterne, des pigments, quelques visages qui posent ou qu’il a vus le matin au marché, ou le soir dans une taverne, un bouquet de lueurs qui deviennent fixes, et voici la béance qui s’affirme: autour d’elle les formes se déplient, le brun, le rouge, le blanc trouvent leur consistance, et c’est un crépuscule qui enveloppe une dizaine de corps rassemblés autour d’une morte qu’on met en terre, ou d’un mort qu’on sort de terre.
L’inhumation, l’exhumation: peut-on aller plus loin? La terre se peint ici comme l’horizon de la vie humaine.
Plus tard, Goya peindra cela: il entrera dans le mur, et il n’y aura plus qu’un monde épais comme une croûte qui sonnera la fin de l’entente humaine. Le feu baigne là, étalé comme une boue verticale, et les silhouettes qui dansent à travers le flamboiement se décomposent, toutes petites, comme de la buée qui trouve son extinction. On dirait qu’on a versé dans une basse-fosse et que le monde continue à jouer la tête en bas, ou allongé comme un cadavre, les pieds devant. »

Yannick Haenel – La solitude Caravage


Caravage, L’Enterrement de sainte Lucie, 1608

3 réflexions sur “

  1. A noter le vaste espace vide formé par le mur au dessus du groupe. Autant parler de vraie avant-garde à l’époque . Quel autre artiste s’autorisait-il cette audace sublime?
    Yannick mentionne un deuxième chef d’oeuvre « sicilien » La résurrection de Lazare
    Je me dis que mon premier voyage post-confinement sera pour Syracuse et Messine !
    Merci de cette publication

    Aimé par 1 personne

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