Samedi 28 mars

« Vivre est un exercice qui chaque jour rature l’habitude. »

Bernard Noël

 

L’écriture comme la peinture ou la photographie, c’est la même lutte contre le temps, contre ce qui disparaît, ce qui meurt, la même tentative d’arrêt sur image.
C’est aussi la même vieille obsession de la trace, de la chasse, du passage, de l’empreinte creusée dans le sol, des herbes couchées, des poils laissés aux écorces des chênes, des excréments lâchés sur les drailles des causses.

 

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Henri Michaux, Peinture à l’encre de Chine

Vendredi 27 mars

« Nous avons perdu nos illusions, et chacun de nous se croit fortifié par cette perte, fortifié dans sa relation avec les autres.
Nous savons cependant que nous y avons égaré quelque chose car la buée des illusions nous était plus utile que leur décomposition.
Nous oublions ce gain de lucidité dans son exercice même. Nous n’en avons pas moins de mal à mettre plus de raison que de sentiment dans notre action.
Nous aurions dû depuis longtemps donner toute sa place au durable, mais la séduction s’est toujours révélée plus immédiatement efficace.
Nous avions toutes les raisons de penser grâce à notre époque qu’une approbation, si elle est massive, ne peut qu’assurer l’avenir.
Nous avons vite déchanté sans comprendre d’abord qu’il n’en va pas de l’engagement collectif comme du commerce, et que les lois de ce dernier ne provoquent que des excitations éphémères.
Nous n’avions pas mesuré non plus à quel point l’espace collectif, celui que, de fait, nous respirons tous, était désormais dénaturé par ces excitations.
Nous voulions initier du partage et de la réflexion dans un espace imperceptiblement orienté par des informations conçues pour intensifier l’égoïsme et satisfaire ses désirs immédiats. »

BERNARD NOËL
Monologue du nous

Mercredi 25 mars

« Vous ne direz pas que je me fais une trop haute idée du temps présent, et si malgré tout je ne désespère pas de lui, c’est que sa situation désespérée est précisément ce qui m’emplit d’espoir. »

Karl Marx

Mardi 24 mars

Confits de printemps
« Confit est le nom générique donné à divers aliments immergés dans une substance à la fois pour le goût et pour la conservation. Scellé et entreposé dans un endroit frais, un confit se conserve plusieurs mois. »
C’est dire que nous ne risquons rien.
Le printemps oui, mais comment être sûrs? Nous nous réfugions, coucoulinons dans nos terriers comme des hibernants amnésiques ou privés de réveil, indifférents à celui de la nature.
Alors que la marmotte siffle l’aigle royal, que le loir court après la moufette et que le blaireau renonce à se raser pour aller jouer aux boules avec le hérisson…
Reste le carré de ciel bleu par dessus le toit pour voir passer une grue couronnée (appelée aussi Corona Vénus) dans un ciel où l’A 320 est aussi rare qu’un masque FFP2.
Bien sûr nous sortirons tout à l’heure munis de nos autorisations de gambadages et coursettes.
Certains agiteront leurs deux cannes pour leur piétinement quotidien, d’autres lèveront un nez stressé vers un ciel d’un bleu inconscient en échangeant de nouveaux dictons ( Noël au mucus, Pâques au virus…)
Puis nous retournerons au coufinement avec des rêves de printemps tardifs et doux comme dans un film d’Ozu.

 

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Paolo Ucello, Saint Georges terrassant le coronavirus

 

Lundi 23 mars

C’est toujours le printemps.
les Primaflés fleurissent, butinés par les Gerbillons. Les Doulinettes vrombolent au-dessus des Zinshias et le Carpati des talus fait déjà son nid.
Au loin, le Kacou des chênes caroncule, signe de beau temps.
D’ailleurs, les stradiculimbus du matin qui nous inquiétaient tant ont fait place aux altocombulus.
Demain, nous pourrons sans crainte, comme tous les ans, pêcher le charlut.

Les jours allongent, j’ai pris un raccourci pour être à l’heure.

 

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David Hockney, L’arrivée du printemps en Woldgate

Dimanche 22 mars

C’est le printemps.
Jonquilles, violettes, giroflées mais aussi jonclinules, crinoflines, boutons des murets, brêles des marais, sauganières pleureuses envahissent les cours, les pelouses et les champrés.
Parfois, elles sont précoces, les sixroses hépaterres pointent leurs têtes entre les palissades et les gribarreaux.
Et chantent déjà le charpière messager, la riboudelle boudeuse, la coucouline des toits, le rougignole écarlate et les zizis bruyats.

Vendredi 20 mars

Tous ces confinés se mettent à écrire
Dans neuf mois paraîtront quantité de livres
Ce biblio boom nous submergera
Seul un confinement supplémentaire nous délivrera
De cette montagne de pages.

Jeudi 19 mars

…En réalité, une pandémie du format de celle d’aujourd’hui est le test fatal pour toute la logique du néolibéralisme. Elle met à l’arrêt ce que ce capitalisme demande de garder constamment en mouvement frénétique. Elle rappelle surtout cette évidence qu’une société étant une entité collective, elle ne fonctionne pas sans des constructions collectives — on appelle ça usuellement des services publics.
La mise à mort du service public, entreprise poursuivie avec acharnement par tous les libéraux qui se sont continûment succédés au pouvoir depuis trente ans, mais portée à des degrés inouïs par la clique Macron-Buzyn-Blanquer-Pénicaud et tous leurs misérables managers, n’est pas qu’une mise à mort institutionnelle quand il s’agit du service public de la santé — où les mots retrouvent leur sens propre avec la dernière brutalité.

En décembre 2019, une banderole d’hospitaliers manifestants disait : « L’État compte les sous, on va compter les morts ». Nous y sommes…

Frédéric Lordon les blogs du « Diplo », La pompe à phynance