Dimanche 25 juillet

« C’est un être d’une affectivité intense et instable … un être jouisseur, ivre, extatique, violent, aimant, un être envahi par l’imaginaire, un être qui sait la mort et ne peut y croire, un être qui secrète le mythe et la magie, un être possédé par les esprits et les dieux, un être qui se nourrit d’illusions et de chimères, un être subjectif dont les rapports avec le monde objectif sont toujours incertains, un être soumis à l’erreur, à l’errance, un être lubrique qui produit du désordre …
Nous sommes contraints de voir qu’homo sapiens est homo démens »

Edgar MORIN
Le paradigme perdu : la nature humaine

Egon schiele, Autoportrait nu, 1916

Vendredi 23 juillet

Le grand jeu

Je suis le cheveu de plomb
qui tombe d’astre en astre
et deviendra la comète
qui te détruira dans un an et un jour

Maintenant il n’y a ni jour ni année
il y a une plante impeccable
dont tu voudrais être l’égal

Pour être l’égal des plantes
il faut être grand dans la vie
et solide dans la mort
Or je suis seul immobile et muet comme un astre
les pieds baignant dans les nuages
qui comme autant de bouches
me condamnent à rester parmi les être immobiles
désespoir des plantes

Pourtant un jour les liquides révoltés
jailliront vers les nuages
armes meurtrières
maniées par des femmes bleues
comme les yeux des filles du nord

Et ce jour-là sera dans un an et un jour

Benjamin Péret

Mercredi 21 juillet

Tricycles

Le vélo a ceci de formidable qu’il associe la ligne et le cercle.
C’est en tournant en rond que l’on avance et c’est bien nous le moteur de cette révolution: le retour du même dans la progression.

Un vélo dans un parc à huîtres n’a rien de déplacé, c’est aussi un bivalve.

Il a si bien plié son vélo pliant qu’il se retrouve juché sur une cocotte en papier.

Erwim Wurm

Mercredi 14 juillet

« Tout le jour, j’avais échappé à sa traque obstinée.
Mais là, je n’en pouvais plus. En trois bons, le lion fut sur moi.
Il me fit rouler au sol d’un coup de patte et, comme il s’apprêtait à refermer ses crocs sur ma gorge, je lui montrai le soleil qui se couchait derrière les hautes herbes:
– Ce n’est pas plutôt l’heure où vous alle
z boire? »

Eric Chevillard- Mais déjà les fourmis-2021

REMBRANDT, Lion couché, 1650

Dimanche 20 juin

Carnet de bord ironique d’un mois de juin iotopique

10 juin
Il fait trop chaud pour écrire, canicule, réchauffement, ressenti : 45 ° à l’ombre du frigo.
la langue est le thème du mois, la mienne colle au palais, langue cartonné, affranchir une enveloppe est exclu, dieu soit loué (pas les moyens de l’acheter), je dois écrire sur un clavier. Pas besoin de langue, de l’organe je veux dire car il faut bien tenter de me faire comprendre, ce sera le français.
Mon anglais est scolaire, mon espagnol balbusiàn et mon japonais trop martial.

12 juin
Mot imposé chouette, je planche donc sur la chouette plutôt que de la clouer sur une planche contre une grange comme l’on faisait pour les dames blanches.
Les chouettes ont une langue et un cri différent selon l’espèce.
La hulotte hulule ou chuinte, alors que le grand duc chougne et râle sans cesse (wikipédia n’est pas toujours fiable)
le cri de la chouette effraie est un « khrûh » ou « khraikh » rauque, strident et répétitif qu’on compare souvent aux ronflements d’un dormeur frigoriste insomniaque aux narines dilatées (j’ai déjà tous les mots !) ponctués de sonorités plus aiguës rappelant un peu les cris d’un joueur de tennis en passe de remporter la finale de Roland Garros.
Un peu d’ornythologie :
Chouette est le nom vernaculaire de certains oiseaux de la famille des Strigidae, qui regroupe environ 200 espèces, caractérisées comme des rapaces solitaires et nocturnes. Les chevêches sont en principe plus petites que les autres chouettes.
Les chouettes se distinguent des hiboux par l’absence d’aigrettes sur la tête (faisceaux de plumes qui, dans le cas du hibou, donnent l’impression d’oreilles ou de cornes).
Comme l’alouette se distingue du loup par la présence d’ailes et la brouette de la kangoo par si peu de choses qu’il est inutile d’en parler .

15 juin
Nuit d’insomnie. Avec la privation de sommeil et le soleil se levant, j’ai écrit par erreur en langue japonaiseすみません et ごめんなさい, désolé.
ぁげんだ いろにけ ce qui signifie a ge n da i ro ni ke, vous pouvez vérifier.

18 juin
Le frigidaire est en panne. J’ai appelé le frigoriste, il a répondu qu’il ne prenait aucun appel le 18 juin. Une vieille histoire de famille, le beau frère de sa grand-mère ayant refusé de se rendre à Londres sous prétexte que, je cite : « les anglais sont trop rigoristes », la grand-mère a compris frigoriste d’où sa vocation m’a t-il confié mais j’ai décroché, raccroché et noté cette anecdote.

20 juin
Après deux semaines de recherche acharnée d’anagrammes et un cahier de ratures, je me suis souvenu qu’il suffit de taper anagramme sur internet. Insomniaque donne anosmique, il manque un i mais anosmique me permet de placer narine, c’est toujours ça de gagné.

21 juin
Pas de carnet today.
C’est la fesse de la mutique !

23 juin
Plus que deux jours pour poster l’agenda de juin, demain je pars, voyage en train, je n’écrirai pas, je lirai, 2666 de Roberto Bolano avec un tilde sur le n et 1352 pages, je sais pas faire le tilde sur mon clavier azerty qui passe sans cesse en qwerty depuis que j’écris japonais la nuit, faudra que je rectifie cela, ce qui donne en « qwerty japonais » :
f九drq亜上じぇれ©ちふぃえ背lq,
c’est joli mais peu compréhensible et en qwerty seul :
fqudrq aue je rectifie celq

Je travaille sur une « traduction » avec un clavier fou et dans une langue imaginaire, du début de la métamorphose de Kafka en « qwerty japonais » :

En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. Il était sur le dos, un dos aussi dur qu’une carapace, et, en relevant un peu la tête, il vit, bombé, brun, cloisonné par des arceaux plus rigides, son abdomen sur le haut duquel la couverture, prête à glisser tout à fait, ne tenait plus qu’à peine. Ses nombreuses pattes, lamentablement grêles par comparaison avec la corpulence qu’il avait par ailleurs, grouillaient désespérément sous ses yeux.

Ce qui donne à peu près ça, vous corrigerez de vous même:

En se r2veillqnt un;qtin qpr7s des r[eves qgit2sm Gregor Sq;sq se retrouvqm dqns son litm;2tq;orphos2 en un;onstrueux insecte<いl2tくぃt巣rドsm運ドs屈指づrあう4畝cqrqpq背m絵t円れぇvqんt運ぺうlqt「得てmいlヴィ™ぼ;b2mbるんm©ぉ依存2pqrでs qrセクxpぅs理着でm損qb度;円巣rぇh九tづ亜上llq工ヴぇr連れmpr「得て0gりっせr等t0fくぃ™ね店qんtpぅsあう40ぺ稲<背sの;bれう背spqってsmlq;円tqbぇ;円tgr「えぇspqr子;pqrくぃそんqvec lq corpulence au4il qvqit pqr qilleursm grouillqient d2sesp2r2;ent sous ses yeux<

Voilà ma contribution à l’agenda de juin: Langue chez Le dessous des mots:
https://ledessousdesmots.wordpress.com/2021/06/04/agenda-ironique-juin-2021/
Plus qu’à envoyer trois jours avant le 23 juin, ce qui fera un carnet de bord prémonitoire, uchronique et intemporel pour faire bonne mesure.

Samedi 19 juin

Dans la campagne une forme de joie m’a frôlé comme une aile
J’ai regardé de l’autre côté du pont dans l’île, dans la plaine
Il pleuvait du côté de Saint-Georges, l’orage
Passait au loin. Je cherchais cet oiseau
C’était hier peut-être dans un bar une fille très belle
Ou bien c’était un souvenir vieux de dix ans, une aile
Comme dans cette plaine immense cet oiseau

Jacques Bertin

Giorgione, La tempête, Gallerie dell’Accademia, Venezia, 1500/1510

Dimanche 13 juin

Fonds de court

Des bûcherons cognent sur des arbres invisibles avec des raquettes de tennis.
A chaque coup, il en tombe une balle jaune citron.

Chaque soir, un petit ramasseur de balles remonte les filets des courts.
Des centaines de balles jaunes s’y débattent.
Il doit les relâcher sur la terre battue après les avoir épousseter soigneusement une à une.

Auparavant, des boyaux de chats étaient utilisés pour confectionner les cordes des raquettes mais les miaulements stridents indisposaient les spectateurs.
Maintenant, ce sont des cordes de violons tsiganes d’où ces longues plaintes déchirantes qui montent du central.

Francisco de Zurbaran, Nature morte aux citrons et oranges avec une rose, 1633

Vendredi 11 juin

Eaux dormantes?

Cygnes trompettent
Chantonne faux le pêcheur
Mare aux canards

Brise se lève
L’étang perdu se ride
Un vieux y pêche

Grenouille cocasse
Petite raine pédale
Au tour du marais

Véronique MATTEUDI, Ultimo, ©Pascal GLAIS

Jeudi 10 juin

Cauchemar

Pour le moment, il ne se réveille pas.
Il poursuit ses fantômes, il se vautre dans la chaleur des images que fabrique la nuit.
Il y tient, il s’y accroche.
C’est ce rêve là qu’il veut poursuivre, en connaître la fin.
Il peut presque maintenant contrôler ce qui se passe, entamer un dialogue avec cet inconnu curieusement familier.
il sait que cette phrase existe, il l’a prononcée, mais pas là, pas pour cette personne, pas dans cette pièce dont il voudrait maintenant partir, la porte surgie de l’enfance devrait s’ouvrir, quelque chose s’y oppose.
Il insiste, soudain l’ouverture brusque, violente.
Une forme sombre, sans visage, sans contour, sans paroles, se tient derrière.
Il hurle, il sait que le son franchit ses lèvres, que son cri est hors de sa nuit.
Il ne se réveille pas, pas encore.
Puis le monde des images fait effraction dans celui de la chambre.
Il est rejeté, expulsé du passé dans la pénombre familière.
Le quotidien s’abat sur lui.
C’est fini.

Johann Heinrich Füssli, The Nightmare, 1781