Vendredi 14 décembre

« Il fut un temps où je croyais qu’il suffisait de fermer les yeux ou d’ouvrir les livres pour voir des jardins qui tiennent sur l’ongle du petit doigt, des amours qui font vraiment dériver les continents, des époques qui dansent avec des singes bleus sur l’épaule, des mondes suspendus en crinoline de rumeur. C’était le temps où j’étais prête à croire qu’un surgissement du merveilleux dépendait presque d’un caprice de la paupière. »

Annie Le Brun

 

Il regardait le temps passer lorsque celui-ci s’arrêta et le regarda à son tour…

 

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Roman Opalka

 

 

Jeudi 13 décembre

« Contrairement à la seiche, si je crache de l’encre, ce n’est pas pour protéger ma fuite mais pour assurer ma progression. »

Jean-Luc Sarré

 

Elle parle, elle se tait. L’une nourrit l’autre de paroles qui prend aussi son bain de langage. Le sens lui importe peu. Elle écoute apaisée, rassurée, le flot qui la berce…

Parler encore pour ceux qui se taisent, les envelopper de mots aussi surement, aussi doucement qu’une couverture de laine.

 

Il essayait de retenir les jours entre ses doigts.

 

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Théodore Géricault, Etude de main

Mercredi 12 décembre

 » C’était un petit homme aux trois pouces de jambes et le derrière tout de suite. Mais il était pourvu d’une barbe interminable, toutes en croissants multipliés, qui dévalait ses maxillaires comme une nappe d’autel et déroulait un Niagara plein de cadavres de vieux déjeuners. »

Léon-Paul Fargue–Lanterne magique

 

Le train fonce dans une nuit liquide et opaque. Des lueurs d’abysses défilent, floutées par les gouttes qui pleurent le long des hublots. Je guette l’aube dans cet encre de début du monde. les lumières blanches des gares sont la seule réponse à mon attente. Il est des jour qui refusent de se lever.

Quand on veut noyer le poisson, on l’accuse de surmenage.

 

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Jean Siméon Chardin, la Raie

Mardi 11 décembre

« Que tous les dieux me conservent, jusqu’à l’heure où disparaîtra mon aspect actuel, la notion claire, la notion solaire de la réalité extérieure, l’instinct de mon inimportance, le réconfort d’être si petit et de pouvoir penser à être heureux. »

Fernando Pessoa

 

Les nuits soudaines de décembre, la pluie qui brille sous les lampadaires poussée par un vent mouillé. Les envies de lumière, de soleil aveuglant sur la neige, de paroles de printemps ou du bruit des vagues les soirs interminables de l’été.

Échouer si prés du but. On ne peut échouer avant d’avoir commencé la traversée et quel meilleur endroit pour s’échouer que prés de ce que l’on convoite. Se noyer à deux brasses de la plage, c’est déjà sentir la douceur du sable et sa chaleur. Tant d’autres ont coulé en pleine mer.

 

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Claude joseph Vernet, Le naufrage

 

Lundi 10 décembre

« Dans un monde où tout est conduit vers le non-sens de la marchandise, il ne reste que la poésie pour re-naturer l’ensemble des relations et des valeurs. Mais qu’il ne reste qu’elle à pouvoir le faire ne garantit pas qu’elle puisse le faire car son pouvoir n’agit que secondé par un effort. Le vieil effort d’attention qu’exigent toujours l’acte culture aussi bien que l’acte d’amour, et que débilite à présent le culte de la passivité. La chair a besoin de se refaire Verbe pour remonter vers la vitalité… »

Bernard Noël

 

Nous sommes de toute façon conçus pour aller de l’avant sinon nous aurions des yeux derrière la tête ou la possibilité de la tourner à 360°. Le passé est sur mes talons; l’avenir, là où vont mes yeux; le présent au bout de mon nez.

« J’aurai ta peau! » dit le criminel ou l’amoureux. Parfois, ils ne font qu’un.

 

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Marc Chagall, Le temps n’a point de rives

Vendredi 7 décembre

« Ne se nourrissent plus. Ne s’épouillent plus. Ne grimpent plus aux arbres. L’avenir des chimpanzés inspire de vives inquiétudes. Passent leurs journées à tripoter leurs quatre portables. »

Eric Chevillard

 

Il existe des simulateurs de vieillesse, ensembles de prothèses, lunettes et autres artifices, censés vous transformer en vieillard instantanément. Ce que l’on ignore, c’est que la plupart des personnes âgées simule et dès que les soignants ont le dos tourné, ce n’est que cavalcades dans les couloirs et rires en cascade dans les escaliers.

Un seul hêtre vous manque… C’était l’arbre qui cachait la forêt.

 

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Piet Mondrian, Arbre argenté

Mercredi 5 décembre

« Don Juan aima encore l’infirmière de l’unité des soins palliatifs, puis la thanatopractrice, puis les pleureuses, puis il reposa en paix. »

Eric Chevillard

 

Je me charge de mon avenir mais je ne peux me délester de mon passé. Le poids des ans n’est pas une image. C’est une réalité, une pesanteur. Et parfois aussi un ancrage, une présence, voire un réconfort.

 

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Delacroix, La barque de don Juan

Mardi 4 décembre

« Je ne prétends pas que les oiseaux qui pendent dans le ciel, que les buffles qui décorent les grandes prairies de la terre, que les lourds mérous qui mélangent les eaux de la grande mer soient dignes de mouvoir ma langue. Mais les sujets majestueux manquent désormais à cet organe qui est allé dans toutes les maisons de Famagouste pour en ramener des histoires grandioses; il n’y en a plus. »

Pierre Lafargue – Aventures

 

De petit tas d’humains posés ça et là, ils en ont encore la forme et les vêtements. Parfois, la parole les anime et on ne saurait donc les confondre avec des animaux ou des objets, voire avec des végétaux dont ils adoptent volontiers l’immobilité.

Et puis ces amoncellements d’os et de peu de chair se déplacent, lentement; respirent, un peu; toussent, beaucoup. De temps à autre, un sourire leur échappe et éclaire curieusement leur visage, un bras se lève; au bout, une canne hésite entre le salut et la menace…

Que l’on ne se méprenne pas, j’ai pour eux une immense tendresse.

 

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Domenico Ghirlandaio, Vieil homme et enfant

Lundi 3 décembre

« Mais vous savez bien que rien ici-bas ne peut prétendre à l’existence tant que ça n’a pas reçu de nom. »

Nathalie Sarraute

 

Nous sommes des marionnettes manipulées par les fils du temps. Nous l’oublions parfois et faisons quelques pas euphoriques. Puis, démantelés, nous cherchons à nous relever, appelant les liens que nous haïssions.

 

Eau partout, le ciel se vide sur moi

Les yeux mouillés de pluie

La bouche noyée le visage baignée

Je pleure une eau étrangère

Je recrache des larmes qui ne sont pas les miennes

J’avance en apnée dans un liquide de début du monde

 

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Karen Woods, Ann Morison loop

Samedi 1er décembre

Il marche plus vite désormais, il quadrupède sur du solide, sa course a un but, du moins le croit-il. Qui dit tunnel dit sortie du tunnel, ses genoux lui font mal, il se souvient soudain qu’il est nu comme un ver de terre, il sourit, et aussitôt s’inquiète, pour la première fois, il envisage la possibilité d’une rencontre, d’un contact et frémit.

L’obscurité est totale mais différente, plus légère, plus aérienne ; Taupier, appelons le ainsi, le sent, il le sait, il respire ce noir nouveau, ce noir d’espoir.
Taupier s’inquiétait mais une étincelle brillait en lui, une lueur frontale qui lui permettait de trouer la galerie devant lui et de forer un passage. Il devenait tunnelier, Taupier le tunnelier forait droit devant.

Brutalement l’adhérence ! Et la peur, l’épouvante, premier réflexe, fuir, marche arrière… mais ce contact là, sa main touchait quelque chose, ce quelque chose, il le connaissait, le reconnaissait. Oui, cela bougeait comme…une main, une autre main.

Une main qui ne se retirait pas, qui attrapait la sienne maintenant, bientôt rejointe par une autre et les deux mains agrippées à son bras le tiraient. Il cria puis perdit connaissance, un blanc immense venait de l’envahir. Il continue à marcher dans son sommeil, dans sa perte de conscience, mais il n’a plus d’effort à faire, il est porté, il n’a plus mal, il est mort sans doute. Ce noir, ce parcours, c’était cela, un chemin vers la fin.

 

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Lucio Fontana, Concetto spaziale