Lundi 19 octobre

Ils pianotent mais aucun son ne se fait entendre ou alors des stridences cybernétiques.
Ils regardent mais ils ne voient rien. Un sourire lointain barre quelquefois leurs visages.
Leurs pouces seuls s’activent et ne ressentent que le lisse froid du plastique.
Parfois, un goût sucré coule dans leur bouche et leurs narines frémit à peine à la présence de leurs semblables.
Leurs corps sont repliés; fœtus éternels, araignées deux points zéro, ils tissent leurs toiles relationnelles.

TITAN, Génération portable, 2018

Dimanche 18octobre

Traîne-moi avec des chaînes sur les pierres
Enfonce les torrents et les mers dans ma gorge
Comme un coquelicot mets ton fer sur ma gorge
Fais chanter mes genoux dans l’étau des murailles
Blanchis mes os comme un chien du désert
Porte mon crâne à deux mains lampe brisée
Allume-moi torche vivante aux carrefours
Crucifie-moi à la voilure des navires
Aux fenêtres des maisons en partance
O flamme lèche-moi comme une poutre basse
Écrase-moi de tout ton poids triste saison
Recouvre-moi de feuilles mortes
Je ne parlerai pas
Je ne sais pas ce que tu veux me faire dire
Je suis innocent de tous mes crimes
Je suis fermé à la parole
Je suis un grand silence qui bouge
Je n’ai pas à te rendre compte de mon amour.

René Guy Cadou

Samedi 17 octobre

Quatre saisons

vingt deux printemps
Quarante trois étés
Soixante quatre automnes
Quatre vingt cinq hivers

Printemps, 1896
Eté, 1896
Automne, 1896
Hiver, 1896

Alfons Mucha

Vendredi 16 octobre

« Pourquoi les étudiants auraient-ils besoin de professeurs, si tout s’apprenait dans les livres? Pourquoi ont-ils besoin qu’on leur explique ce qui est écrit dans les livres? Pourquoi y a-t-il des écoles et pas juste des bibliothèques?
C’est que l’écrit seul jamais ne suffit. Toute pensée est vivante, à condition qu’elle s’échange, elle n’est pas figée ou bien elle est morte. Socrate compare l’écriture à la peinture: les êtres qu’engendre la peinture se tiennent debout comme s’ils étaient vivants: mais qu’on les interroge, ils restent figés dans une pose solennelle et gardent le silence. Et il en va de même pour les écrits. On pourrait croire qu’ils parlent: mais si on les interroge, parce qu’on souhaite comprendre ce qu’ils disent, ils répèteront la même chose au mot près.
« 
Laurent Binet- La septième fonction du langage


Jean Honoré Fragonard, La liseuse, 1770

Jeudi 15 novembre

Les chants des hommes
Sont plus beaux qu’eux-mêmes
Plus lourds d’espoir
Plus tristes
Plus durables
Plus que les hommes
J’ai aimé leurs chants
j’ai pu vivre sans les hommes
jamais sans les chants
Il m’est arrivé d’être infidèle
A ma bien-aimée
Jamais aux chants que j’ai chantés pour elle
Jamais non plus les chants ne m’ont trompé
Quel que soit leur langage
J’ai toujours compris tous les chants
Rien en ce monde
De tout ce que j’ai pu boire et manger
De tous les pays où j’ai voyagé
De tout ce que j’ai pu voir et apprendre
De tout ce que j’ai pu chercher et comprendre
Rien, rien
Ne m’a jamais rendu aussi heureux
Que les chants
Les chants des hommes »

Nazim Hikmet, 1960

Mercredi 14 octobre

« Je fais vingt ans de moins que mon âge. Quand je dis que je suis mort en 1999, personne ne me croit. »
Eric Chevillard


Un temps à éponger les flaques de ciel noir
Un temps à inhumer les feuilles mortes
Un temps à balayer devant sa tombe

John Virtue, Norfolk n°14, 2009

Lundi 12 octobre

Il multiplie les courbettes viles
S’agenouille à tout propos
Son squelette s’est adapté
Il a les lombaires hypocrites
La rotule complaisante
Le ménisque mesquin

Hongyu Zhang, Salut Rodin 2

Dimanche 11 octobre

Griffonner, rayer, raturer, errer sur la page, stylo abandonné, main lâche, traits aléatoires, mots illisibles, tâches de lettres sans bavoir.
Ecrire? non, tracer, marquer, libéré du sens, de la logique, encrer sans but, sans ligne, sans police…
Allez faire ça sur un clavier.


Ariel Schlesinger, Two Good Reasons, 2009

Samedi 10 octobre

Asséchée par l’été, la rivière attend l’automne
Transporter doucement les feuilles abandonnées
Trembler sous l’averse qui la crible
Frissonner au vent qui la ride
S’arrondir à chaque goutte de pluie
Elle veut simplement couler de source…

Gustave Caillebotte, L’Yerres, effet de pluie, 1875