Lundi 19 novembre

« La plus profonde des substances, la plus miroitante, la plus précieuse des étoffes, la très-vivante matière dont nous sommes tissés, ce n’est ni la lymphe, ni le plasma de nos cellules, ni les nerfs de nos muscles, ni les fibres, ni l’eau ou le sang de nos organes, mais le langage.

La langue : l’autre chair. Nous sommes tressés par son architecture invisible, mus par le croisement et le combat des mots ; nous sommes nourris de leurs intrigues, de leurs jeux, de leurs dérives, pris dans leurs drames. Nous, les Terriens — nous les « Adam », les bonshommes de terre — nous sommes formés de langues tout autant que de tendons, de muscles et d’os. Nous sommes étayés, pétris, bâtis de langues, structurés par elles — quotidiennement modelés par la très vive philologie — chaque jour creusés par la combinatoire imprévue, l’histoire mouvante, la disparition et l’apparition des mots. Enfants du résonnement et de la raisonnance. Nés des amours et de la lutte des mots. «

Valère Novarina

 

Cause toujours, tu m’intéresses. Tout ce qui cause m’intéresse. Tout ce qui communique m’ennuie.

Il a soixante balais et des poussières.

 

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Edward Hopper, Chop Suey

Vendredi 16 novembre

Je ne suis amoureux de rien

Je traverse la vie comme la rue sans regarder

Tu es venue je ne t’ai jamais prise par la main

Nous savons que tout est mensonge nous avons

Des tâches d’encre dans les mains

A chaque fois le jour se lève nous suivons les rails

Il n’y a pas de traîne pas de voile de mariée même la brume dans les branches

Le jour n’en finit pas de se lever

Jacques Bertin

 

Traces, laisser une trace toujours. Depuis le crayon qui court sur le mur de la chambre d’enfant au dessin tremblant du vieillard à l’atelier artistique.

Sinon les pas dans la neige ou dans la boue.

Sinon les mains négatives sur les parois des grottes.

Sinon le sang sur le sol ou le squelette au fond des tombeaux.

 

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Cueva de las Manos, (la grotte des mains) Río Pinturas, province de Santa Cruz en Argentine

Jeudi 15 novembre

« Ce que tu ne sais pas, dis le. Ce que tu ne possèdes pas, donne le. Ce dont on ne peut parler, c’est cela qu’il faut dire. »

Valère Novarina

 

Je descends parfois en moi par un escalier fait d’os. Je pars du cerveau, du corps calleux plus exactement, puis dévale droit vers les vertèbres cervicales. Je longe mes côtes, un coup d’oeil sur le coeur qui bat dans sa cage, une glissade jusqu’aux lombaires et une halte bien méritée dans la fosse illiaque droite. Le fémur n’est qu’une formalité et la rotule, une roue de la fortune que je fais tourner négligemment. Une fois le tibia descendu en rappel, j’aime bien m’asseoir sur l’astragale avec vue sur les métatarses.

Encore un moment, et je remonte…

 

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Paul Delvaux, Squelette

Mercredi 14 novembre

« Affligé depuis toujours d’une vision un peu courte, je viens de faire l’acquisition d’un chien de myope-les chiens de myope se recrutent parmi les animaux désireux de devenir chiens d’aveugle mais qui ont échoué de justesse aux tests de sélection. Je lui demande peu de choses et n’ai recours à ses services que lorsque je me rends au cinéma voir un film en version originale (il me lit les sous-titres). »

Eric Chevillard

 

Il laissait des mots partout sur son passage, griffonnées, lancés, tracés sur le sol ou appliqués à même les murs. On le suivait à la trace, on balayait derrière lui. Parfois, quelqu’un le rattrapait- Vous avez oublié ceci – Non, non, ceci n’est pas à moi, ceux-ci non plus, ce sont des mots perdus, des mots pour tout le monde, des mots tombés dans les oreilles et les yeux de ceux qui les aiment encore.

L’autre devrait toujours rester une interrogation. C’est quand il devient une réponse que les difficultés commencent.

 

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Francis Picabia, L’oeil cacodylate

Vendredi 9 novembre

« S’il pouvait penser, le coeur s’arrêterait. »

Fernando Pessoa

 

Le brouillard a un énorme avantage, il nous cache le monde. Seul, le premier plan nous apparaît et cette absence de profondeur simplifie toutes choses, comme dans un tableau d’avant la découverte de la perspective.

Elle a succombé à son charme. Alors qu’elle passait sous ses frondaisons comme chaque matin, ce bel arbre lui est tombé dessus.

 

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Giovanni di Paolo, Sainte Catherine de Sienne échangeant son cœur avec le Christ

Mercredi 7 novembre

Aide à la fabrication de chaises roulantes défectueuses

Danse lascive avec des kolkoziennes de petite taille

Abandon de membres postérieurs sur la voie publique

Introduction de sobriquets dans une nomenclature zoologique officielle

Indifférence à l’arrivée de l’aube et à la proximité de la mer

Absence de pouls avec récidive

Interprétation tendancieuse du mode d’emploi des sèches-cheveux

Emission de gaz à effet de serre en présence d’autorités médicales

Lutz Bassmann

 

Et toujours ces peupliers bien rangés, bien dressés, en ordre de bataille. Leurs troncs défilent derrière la vitre du train, des feuilles mortes jonchent le sol. quels combats ont eu lieu dans ces peupleraies immobiles?

 

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Claude Monet, Les Quatre Arbres

Lundi 5 novembre

Liste de chefs d’inculpation:

Achat de meringues en vue d’un enrichissement personnel

Dépose de cadavres devant une sortie de secours

Acclimatation forcée de pachydermes

Lavage de cerveaux avec produits interdits 

Atteinte au moral des grands plantigrades

Apprentissage passif de jiu-jitsu

Utilisation de sacs de couchages pendant un discours officiel

Postures nocturnes indécentes

Lutz Bassmann

 

« Du coup », nouveau tic de langage à grand succés. Et, du coup, j’ai oublié de parler de la girafe, qui pour le coup et, bien que muette, sait de quoi elle cause.

Et du lapin, qui, du coup, a toujours mal à la nuque.

 

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Salvador Dali, la Girafe en feu

Jeudi 1er novembre

« Je naquis moche mais pas plus que la majorité de ceux de ma génération. Il faut dire que bien que dans une ville de l’arrière nous étions au début d’une guerre que je pressentais longue, difficile et meurtrière. Heureusement, ma mère avait du lait et m’en refilait en douce ».
Chaval

 

Et puis, la terre s’ébroua. Les singes s’aggripèrent aux arbres, les tigres plantèrent leurs griffes dans le sol du Bengale et les taupes restèrent dans les galeries. Tombèrent les hommes et les femmes, à part quelques alpinistes vissés à leurs parois. Ainsi délestée, la planète fut sauvée.

Il s’est pris la paume de discorde en pleine poire.

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Picasso, Poires et Pommes

Mercredi 31 octobre

« Voilà la grande erreur de toujours: s’imaginer que les êtres pensent ce qu’ils disent. »

Jacques Lacan

 

Le vélo a ceci de formidable qu’il associe la ligne et le cercle. C’est en tournant en rond que l’on avance et c’est bien nous le moteur de cette révolution: le retour du même dans la progression.

La peau sur les os, et voilà le squelette prêt à affronter la pluie.

 

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Fortunato Depero, “Ciclista moltiplicato”

Mardi 30 octobre

« Je dis souvent- mais c’est un appel plutôt qu’une affirmation- que pour lutter contre la transparence généralisée, et totalitaire, que les médias installent sous la forme du consensus, il ne nous reste que l’opacité du poème. Pourquoi? Parce que l’obscur est inconsommable! »

Bernard Noël

 

Les casques qui désormais les coiffent sont des morceaux de coquille restés collés sur leurs oreilles.

A peine sortis de l’œuf, ils se protègent encore du monde.

 

Poser un lapin

Développement du râble

Manger un civet

 

albrecht.durer..jeune.lievre.-1502-
Albrecht Dürer, Le lièvre