Vendredi 19 avril

« Les mots vont profond : ils murmurent dès qu’on les touche et s’ouvrent sur des paysages engloutis ; ils dévoilent souplement, dans leurs jeux, les mouvements de l’onde de la parole… ils nous noient et nous renouvellent, ils délivrent l’ancienne vie vocale engloutie. Il y a une géologie charnelle, une histoire animale, une sexualité et des jeux de séparations et d’unions vivantes en chacun des mots. L’histoire de « l’apparition de la vie par la parole » se cache dans chacune de nos langues. Chaque mot que l’on souffle se souvient que toutes les choses ont été appelées une à une. »

Valère Novarina

 

Elle ne cesse de marcher. Ici, on dit déambuler comme tintinnabuler parce qu’il y a quelque chose qui cloche dans cette errance inquiète. Un souffle d’air la ferait tomber et pourtant elle va et vient sans repos, déplaçant les chaises sur son chemin, avec des pas si petits qu’à la regarder le temps s’arrête.

L’ascenseur ou l’escalier? La prise de poids menant à l’infarctus ou la chute conduisant au fauteuil roulant?

 

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Escher, Métamorphose du monde

Jeudi 18 avril

« L’aube! Le soleil! La lumière! Ha! Les lents jours d’azur pour sa tête, ses flancs, et les petits sentiers pour ses pieds, toute cette clarté à tâter et à prendre. »

 

Samuel Beckett

 

C’est le printemps, les Primaflés fleurissent butinées par les Gerbillons. Les Doulinettes vrombolent au-dessus des Zinshias et le Carpati des talus fait déjà son nid. Au loin, le Kacou des chênes caroncule, signe de beau temps. D’ailleurs, les stradiculimbus du matin qui nous inquiétaient tant ont fait place aux altocombulus. Demain, nous pourrons sans crainte, comme tous les ans, pêcher le charlut.

 

Les jours allongent, alors j’ai pris un raccourci pour être à l’heure.

 

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David Hockney, L’arrivée du printemps en Woldgate

Mardi 16 avril

« Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. »

Victor Hugo – Notre-Dame de Paris

 

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William Turner, L’incendie de la chambre des Lords et des Communes

Jeudi 11 avril

« Le caractère se forme le dimanche après-midi. »

Ramon Eder

 

Les sacs poubelles sur le quai, attachés à leurs cercles jaunes et gris s’agitent follement au vent et font des gestes d’adieu, seuls accompagnateurs dans la gare déserte.

Elle ne tient pas un portable mais un miroir de poche dans lequel elle se maquille ou fait des selfies…

 

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Titien, Vénus au miroir

Mercredi 20 mars

« Si tu places un pot de moutarde dans le clapier de ton lapin, tu observeras qu’ils ne s’intéressent nullement l’un à l’autre. Aucune marque de curiosité. La plus parfaite indifférence. Comme dans les comédies romantiques américaines, rien qui permette de deviner – et pourtant – comme ils vont bien s’entendre à la fin. »

Eric chevillard

 

Le brouillard cache le lever du jour
Ce drap cotonneux recouvre l’aube d’un blanc opaque
On la devine à l’abri pas fâchée de rester couchée
Aurore fait la grasse matinée

 

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Fragonard, L’aurore aux doigts de rose

Mardi 19 mars

« Le point de départ de ma philosophie est la conscience du tragique de l’existence  : tout est promis à disparaître, la mort nous entoure et nous sommes menacés par notre propre inconsistance.
Or on refuse le tragique et la mort. Et ce refus du tragique, donc de la réalité, se paie très cher.
À l’inverse, la capacité d’admettre la part tragique du réel est pour moi la pierre de touche de la santé morale et de l’allégresse.
Il faut apprendre à vivre avec le tragique. « 
Clément Rosset

 

Je ne crois plus qu’aux paysages vides de ma tristesse éteinte et le jour qui vient n’éveillera en moi que le désert sans fin d’un rêve oublié.

Phrase un peu pompeuse et creuse, mais j’aime bien sa musique d’un autre temps. Le sens d’une phrase doit-il l’emporter sur sa mélodie ?

 

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Gerhard Richter. Corse, bateau (1968)

Jeudi 14 mars

« D’ailleurs, c’est toujours les autres qui meurent. »

Marcel Duchamp – Epitaphe

 

Danser est une chose curieuse, il s’agit d’agiter plus ou moins en rythme diverses parties du corps. Ce qui est extrêmement variable d’une personne à l’autre. Il semble toutefois que le mécanique l’emporte souvent sur le vivant.

 

Un homme azerty en vaut deux, du moins dans mon cas. Celui qui tape et celui qui regarde le résultat de la frappe…

 

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Joan Miró, Danseuse espagnole

 

Mardi 12 mars

                [taire / au lieu de me parler]
Je me suis confié couché réveillé
mais la nuit délivrée de sa muselière
a dû m’attaquer dans mon sommeil car
ce n’était plus moi au premier soleil annonçant ma
bouche de demain

Visiblement l’effroi était parti, et à sa place
la colère d’un rêve rocheux gravement lucide
ou dans le tremblement de ma main le fer d’un cheval
malchanceux
de retour.

Le repentir consistait à :
se remplir de verbes qui s’apprêtent à tout dire mais à
ne rien dire jamais.

Ivan Repila – Prélude à une guerre

 

Le jour se lève sur du noir, de l’anthracite. Ce charbon va l’accompagner jusqu’au soir, il le sent, il le sait. Seule issue, se laisser couler dans cette encre, s’y abandonner et parfois accrocher le regard à un néon jaunâtre pour croire encore à l’existence de la lumière.

 

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John Virtue, Landscape No. 178

Mardi 26 février

« Un sujet normal est essentiellement quelqu’un qui se met dans la position de ne pas prendre au sérieux la plus grande part de son discours intérieur. »

Jacques Lacan

 

Se faire éditer. Il savait où aller, dans l’impasse habituelle où il avait essuyer tant de refus.
Ce jour là, ce n’était pas le vieux libraire aux relations tentaculaires dans le monde de l’édition et au flair redoutable, reniflant rapidement le manuscrit qui va cartonner, mais un rat de bibliothèque, un vrai rat gras et gris qui se tenait assis sur ses pattes arrières sur le capot d’un taxi mauve.
Il ne lisait pas les feuillets que lui tendait un petit homme voûté, effrayé et plein d’un espoir absurde, mais les grignotait avec gourmandise au fur et à mesure.
Curieusement, à coté de lui, s’empilaient d’autres tapuscrits auxquels il n’avait pas touché.
Le petit homme le regardait fasciné. Le rat rota de satisfaction et du taxi sortit une femme brune aux lunettes noires qui se dirigea droit vers le bonhomme lui tendant une main gantée légèrement hésitante.
« Félicitations, je publie votre livre, voyez vous depuis mon accident je ne fais confiance qu’à Grasset pour éditer de nouveaux romans, les yeux fermés, et ce n’est pas une image. »
Disant cela, elle caressait l’animal qui grimpa vivement sur son épaule.
Elle disparut dans le taxi qui sortit de l’impasse lentement, laissant le petit homme stupéfait.
Souris donc se disait-il, souris…

 

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Peinture Chinoise, Souris et pierre