Lundi 17 février

La nuit ! La nuit surtout je ne rêve pas je vois
J’entends je marche au bord du trou
J’entends gronder
Ce sont les pierres qui se détachent des années
La nuit nul ne prend garde
C’est tout un pan de l’avenir qui se lézarde
Et rien ne vivra plus en moi
Comme un moulin qui tourne à vide
L’éternité
De grandes belles filles qui ne sont pas nées
Se donneront pour rien dans les bois
Des hommes que je ne connaîtrai jamais
Battront les cartes sous la lampe un soir de gel
Qu’est-ce que j’aurai gagné à être éternel ?
Les lunes et les siècles passeront
Un million d’années ce n’est rien
Mais ne plus avoir ce tremblement de la main
Qui se dispose à cueillir des œufs dans la haie
Plus d’envie plus d’orgueil tout l’être satisfait
Et toujours la même heure imbécile à la montre
Plus de départs à jeun pour d’obscures rencontres
Je me dresse comme un ressort tout neuf dans mon lit
Je suis debout dans la nuit noire et je m’agrippe
À des lampions à des fantômes pas solides
Où la lucarne ?
Je veux fuir !
Où l’écoutille ?
Et je m’attache à cette étoile qui scintille
Comme un silex en pointe dans le flanc
Ivrogne de la vie qui conjugue au présent
Le liseron du jour et le fer de la grille. 

René-Guy Cadou

 

Edward Munch, Nuit étoilée, 1893

Dimanche 16 février

Nous portons des bagages qui ne nous appartiennent pas.
Simple valises, baluchons légers ou malles imposantes ; des colis piégés aussi ou seulement suspects… bagages généreusement légués par nos ascendants qui eux mêmes les tenaient de leurs parents, enrichis de poids supplémentaires, parfois ouverts sur le linge sale des familles ;
linge, dans le meilleur des cas, passé au pressing de la confidence ou lavé d’une parole blanchissante.
Nous les portons sur nos épaules, dans notre ventre, au creux de la tête. Le dos connaît leurs formes, leurs dureté, leurs étonnantes capacités à s’alléger ou à s’alourdir en fonction des lieux et des personnes croisées…Les genoux connaissent leurs ballants ; les mains, le cisaillement des poignées ; les bras, cette tension constante ; le cœur, ce battement dans les escaliers…
Ils contiennent des souvenirs vécus par d’autres, des paroles prononcées dans d’autres vies, des mots définitifs sorties de bouches familières maintenant ouvertes sur les pissenlits.
Des silences pesants remplissent leurs recoins, mêlés à des images troubles, à des visions obscènes et à des joies indicibles.
Nous le supposons mais n’avons pas les clés de leurs serrures pour vérifier ces intuitions tremblantes.
Certains consultent des serruriers savants et plongent des mains tremblantes dans ces sacs fantômes avec des peurs infantiles et des cris de surprise déçus…
Il existe aussi des consignes payantes où les bras se déchargent de ce lest vital et mortifère.
Nous portons des bagages inutiles pour des lieux invisibles.
Leur abandon sur un quai de gare est une solution envisageable à condition d’accepter leur explosion, leur dispersion de passé décomposé et la vue de ces bouts d’histoires éclatées qu’aucun descendant ne pourra dés lors reconstituer.
Ensuite, il reste à écrire sa propre histoire…
J’entends la mer au creux de mes oreilles
Je creuse mes reins à la recherche de la force de mon père
Je monte sur mes épaules pour apercevoir la fin.

 

34616914106_78c366f8e9_b
Gustave Courbet, Scènes de rue, Personnages, Valises, Sacs et Paquets

Samedi 15 février

Douze jours de bonace, pas un souffle d’inspiration, rien.
Douze jours en apnée, en panne, l’Éole buissonnier.
L’air de rien, le vent va où il veut. Pourtant, le piège est facile: une voile sinon un mouchoir hissé , des cheveux sinon une narine inspirée, une écharpe sinon une oreille flottante.
Rien de tout cela douze jours durant et puis, un frémissement de la plume.
Levons l’encre…

 

HDA_TOSO_Jeff_WALL
Jeff Wall, A Sudden Gust of Wind (after Hokusai), 1993

Lundi 3 février

« L’homme serait-il parvenu, au terme d’une évolution irrésistible de la société marchande, à ce résultat stupéfiant de se produire lui-même comme marchandise? »

Bernard Edelman

 

Il a semé des platitudes dans ses plates-bandes soigneusement désherbées avec fadeur et médiocrité.
Elles ont fleuri ce matin et surprise, ce ne sont que réparties fines, saillies drolatiques et vigoureux arguments…

 

Ambrosius_Bosschaert_-_Bouquet_of_Flowers_on_a_Ledge_-_Google_Art_Project
Ambrosius Bosschaert, Bouquet de fleurs sur un rebord

Samedi 1er février

Achat de meringues en vue d’un enrichissement personnel

Dépose de cadavres devant une sortie de secours

Acclimatation forcée de pachydermes

Lavage de cerveaux avec produits interdits

Atteinte au moral des grands plantigrades

Apprentissage passif de jiu-jitsu

Utilisation de sacs de couchages pendant un discours officiel

Postures nocturnes indécentes

Aide à la fabrication de chaises roulantes défectueuses

Danse lascive avec des kolkoziennes de petite taille

Abandon de membres postérieurs sur la voie publique

Introduction de sobriquets dans une nomenclature zoologique officielle

 

« Chefs d’inculpation » extraits de Danse avec Nathan Golshem de Lutz Bassmann, un des pseudonymes d’Antoine Volodine.

Vendredi 31 janvier

Et toujours ces peupliers bien rangés, bien dressés, en ordre de bataille. Leurs troncs défilent derrière la vitre du train, des feuilles mortes jonchent le sol.
Quels combats ont eu lieu dans ces peupleraies immobiles?

 

Monet_Poplars-row-in-autumn_W1293
Claude Monet, Rangée de peupliers en automne

 

Jeudi 30 janvier

La nuit ! La nuit surtout je ne rêve pas je vois
J’entends je marche au bord du trou
J’entends gronder
Ce sont les pierres qui se détachent des années
La nuit nul ne prend garde
C’est tout un pan de l’avenir qui se lézarde
Et rien ne vivra plus en moi
Comme un moulin qui tourne à vide
L’éternité
De grandes belles filles qui ne sont pas nées
Se donneront pour rien dans les bois
Des hommes que je ne connaîtrai jamais
Battront les cartes sous la lampe un soir de gel
Qu’est-ce que j’aurai gagné à être éternel ?
Les lunes et les siècles passeront
Un million d’années ce n’est rien
Mais ne plus avoir ce tremblement de la main
Qui se dispose à cueillir des œufs dans la haie
Plus d’envie plus d’orgueil tout l’être satisfait
Et toujours la même heure imbécile à la montre
Plus de départs à jeun pour d’obscures rencontres
Je me dresse comme un ressort tout neuf dans mon lit
Je suis debout dans la nuit noire et je m’agrippe
À des lampions à des fantômes pas solides
Où la lucarne ?
Je veux fuir !
Où l’écoutille ?
Et je m’attache à cette étoile qui scintille
Comme un silex en pointe dans le flanc
Ivrogne de la vie qui conjugue au présent
Le liseron du jour et le fer de la grille.

René-Guy Cadou

Mercredi 29 janvier

« Les pensées, comme les puces, sautent d’un être humain à l’autre. Mais elles ne les piquent pas tous. »

Stanislaw Jerzy Lec

 

Deux peupliers ont tenté de rester dans mon champ de vision depuis la vitre du train. Ils y sont parvenus quelques secondes puis ont renoncé mais désormais inscrits dans ces phrases, il faut reconnaître que leur effort n’aura pas été vain.

 

Pierre-Henri_de_Valenciennes_-_Farm-buildings_at_the_Villa_Farnese_-_the_Two_Poplar_Trees_-_WGA24229
Pierre-Henri de Valenciennes, Les deux peupliers

 

Mardi 28 janvier

Rien en magasin, je publie donc ma participation au dictionnaire débonnaire d’écriturbulente…

https://ecriturbulente.com

ABRACADANBRANTESQUE

Adjectif utilisé de façon interjonctive lorsqu’on se trouve devant un cadran solaire de type canonial les nuits de pleine lune et dont le gnomon indique approximativement minuit, c’est assez dire qu’il est peu utilisé. (A noter l’évolution du mot, de abracadrantesque à abracadabrantesque due selon certains auteurs à un glissement de sens ou de terrain).
On le trouve employé dans le célèbre livre de Jean Delalune  « Les sélénites » dont il constitue le non moins célèbre incipit :
« Arrivé sur la place de l’église, il jeta un œil oblique sur le mur vertical orienté au sud et ne put réprimer sa stupéfaction « abracadabrantesque ! », s’écria-t-il et en effet le gnomon indiquait approximativement minuit au cadran solaire ; ce qui correspond bien à la définition qu’en donne le dictionnaire Labrune se dit-il in petto… »