Vendredi 7 décembre

« Ne se nourrissent plus. Ne s’épouillent plus. Ne grimpent plus aux arbres. L’avenir des chimpanzés inspire de vives inquiétudes. Passent leurs journées à tripoter leurs quatre portables. »

Eric Chevillard

 

Il existe des simulateurs de vieillesse, ensembles de prothèses, lunettes et autres artifices, censés vous transformer en vieillard instantanément. Ce que l’on ignore, c’est que la plupart des personnes âgées simule et dès que les soignants ont le dos tourné, ce n’est que cavalcades dans les couloirs et rires en cascade dans les escaliers.

Un seul hêtre vous manque… C’était l’arbre qui cachait la forêt.

 

Piet_Mondrian,_1911,_Gray_Tree_(De_grijze_boom),_oil_on_canvas,_79.7_x_109.1_cm,_Gemeentemuseum_Den_Haag,_Netherlands
Piet Mondrian, Arbre argenté

 

 

 

Mercredi 5 décembre

« Don Juan aima encore l’infirmière de l’unité des soins palliatifs, puis la thanatopractrice, puis les pleureuses, puis il reposa en paix. »

Eric Chevillard

 

Je me charge de mon avenir mais je ne peux me délester de mon passé. Le poids des ans n’est pas une image. C’est une réalité, une pesanteur. Et parfois aussi un ancrage, une présence, voire un réconfort.

 

La_Barque_de_don_Juan_(Delacroix)
Delacroix, La barque de don Juan

 

Mardi 4 novembre

« Je ne prétends pas que les oiseaux qui pendent dans le ciel, que les buffles qui décorent les grandes prairies de la terre, que les lourds mérous qui mélangent les eaux de la grande mer soient dignes de mouvoir ma langue. Mais les sujets majestueux manquent désormais à cet organe qui est allé dans toutes les maisons de Famagouste pour en ramener des histoires grandioses; il n’y en a plus. »

Pierre Lafargue – Aventures

 

De petit tas d’humains posés ça et là, ils en ont encore la forme et les vêtements. Parfois, la parole les anime et on ne saurait donc les confondre avec des animaux ou des objets, voire avec des végétaux dont ils adoptent volontiers l’immobilité.

Et puis ces amoncellements d’os et de peu de chair se déplacent, lentement; respirent, un peu; toussent, beaucoup. De temps à autre, un sourire leur échappe et éclaire curieusement leur visage, un bras se lève; au bout, une canne hésite entre le salut et la menace…

Que l’on ne se méprenne pas, j’ai pour eux une immense tendresse.

 

Domenico_ghirlandaio,_ritratto_di_nonno_con_nipote
Domenico Ghirlandaio, Vieil homme et enfant

 

 

Lundi 3 décembre

« Mais vous savez bien que rien ici-bas ne peut prétendre à l’existence tant que ça n’a pas reçu de nom. »

Nathalie Sarraute

 

Nous sommes des marionnettes manipulées par les fils du temps. Nous l’oublions parfois et faisons quelques pas euphoriques. Puis, démantelés, nous cherchons à nous relever, appelant les liens que nous haïssions.

 

Eau partout, le ciel se vide sur moi

Les yeux mouillés de pluie

La bouche noyée le visage baignée

Je pleure une eau étrangère

Je recrache des larmes qui ne sont pas les miennes

J’avance en apnée dans un liquide de début du monde

 

27c6ced797ae50e139cc78c09789bc31
Karen Woods, Ann Morison loop

Samedi 1er décembre

Il marche plus vite désormais, il quadrupède sur du solide, sa course a un but, du moins le croit-il. Qui dit tunnel dit sortie du tunnel, ses genoux lui font mal, il se souvient soudain qu’il est nu comme un ver de terre, il sourit, et aussitôt s’inquiète, pour la première fois, il envisage la possibilité d’une rencontre, d’un contact et frémit.

L’obscurité est totale mais différente, plus légère, plus aérienne ; Taupier, appelons le ainsi, le sent, il le sait, il respire ce noir nouveau, ce noir d’espoir.
Taupier s’inquiétait mais une étincelle brillait en lui, une lueur frontale qui lui permettait de trouer la galerie devant lui et de forer un passage. Il devenait tunnelier, Taupier le tunnelier forait droit devant.

Brutalement l’adhérence ! Et la peur, l’épouvante, premier réflexe, fuir, marche arrière… mais ce contact là, sa main touchait quelque chose, ce quelque chose, il le connaissait, le reconnaissait. Oui, cela bougeait comme…une main, une autre main.

Une main qui ne se retirait pas, qui attrapait la sienne maintenant, bientôt rejointe par une autre et les deux mains agrippées à son bras le tiraient. Il cria puis perdit connaissance, un blanc immense venait de l’envahir. Il continue à marcher dans son sommeil, dans sa perte de conscience, mais il n’a plus d’effort à faire, il est porté, il n’a plus mal, il est mort sans doute. Ce noir, ce parcours, c’était cela, un chemin vers la fin.

 

Lucio-Fontana-Concetto-Spaziale-Attese-1963
Lucio Fontana, Concetto spaziale

Vendredi 30 novembre

Le spectacle est lassant, les chutes les plus courtes sont les meilleures, il va donc s’arrêter de tomber.
Un choc, non, un arrêt simple, sans bruit, sans douleur. Le sol enfin, ou ce qui en tenait lieu, car comment nommer ce magma huileux qui le retenait ?

Il se mit malgré tout à avancer, quelque chose le portait et en posant ses mains dans ce support gélatineux, ses genoux consentaient à suivre. Avancer ainsi à quatre pattes, mais sans le moindre repère, signifie aussi bien reculer ou faire du sur place. Mais son corps se mouvait et il s’en contentait.

Il marcha ainsi levant tour à tour ses mains et ses genoux, dans un temps sans espace jusqu’à ce que sous ses doigts il sente une surface compacte, grumeleuse qu’il reconnut aussitôt, de la terre !
Terre ! pensa t-il, la fin du voyage après la traversée de l’océan noir.
Une fois ses quatre appuis amenés sur ce qui était bien un sol, il tenta de se mettre debout. Sa tête heurta violemment un plafond, de plus, ses bras touchaient maintenant des parois lisses, c’était donc un tunnel, donc une direction, enfin un sens à cette absurdité sans lumière.

 

triptyque2
Pierre Soulages, Peinture 181x244cm

 

Jeudi 29 novembre

Il tomba. Le temps ne passait pas dans cette verticalité, le temps préfère l’horizontalité. Le début et la fin. Il tombait. c’est tout. c’est déjà ça. Il se passe quelque chose. L’histoire a une chute, dès le début. Au commencement, il tomba dans les ténèbres.
Que l’obscurité advienne. Fiat nox.
Laissons lui le temps de tomber.

Regardons le tomber. Nous n’y voyons rien, c’est vrai, pas plus que lui. Mais imaginons, tombe-t-il assis, comme dans un fauteuil, presque confortablement ? Tombe-t-il tête la première, comme un plongeur hydrocéphale ? Tombe-t-il les pieds devant comme un pendu retenu par un contre temps ?

 

rubens_chute_icare
Pierre Paul Rubens, La chute d’Icare

Mercredi 28 novembre

A son réveil, la chambre était noyée dans le noir, un noir étouffant, chaud et moite que rien ne venait contrarier. Un instant, il crût être aveugle et il chercha l’interrupteur de sa lampe de chevet.

Rien. Le vide, il balaya de son bras le coté droit de ce qui devait être son lit sans rien rencontrer d’autre que ce noir épais, palpable. Le même noir l’attendait quand il tenta de toucher le mur derrière lui, sa main ne rencontra rien. Tout autour de lui se dressait un néant opaque, ce n’était pas du vide mais une présence obscure, une couleur noire qui aurait coulé dans la nuit, se serait infiltré partout dans ce qui n’était plus une pièce mais le lieu du noir.

Il avait du être pris dans une avalanche d’encre, emporté par ce liquide, d’où cette sensation tactile quant il battait l’air autour de lui. L’air, le mot était impropre, il y avait une résistance, une densité; il aurait pu repousser ces ténèbres. Il se leva et le sol se déroba ou plus exactement, il n’y avait pas de sol. Assis sur le bord du lit, il cherchait en vain un appui dans ce qu’il croyait être un plancher.

Il choisit de se laisser choir…

 

gao-xingjian-_970_777653_-gaoxingjian
Gao Xingjian

 

 

Lundi 26 novembre

« Je ne puis me nommer un initié. J’ai été un chercheur, et le suis encore, mais je ne cherche plus dans les astres et dans les livres. Je commence à entendre ce qui bruit dans mon propre sang. »

Hermann Hesse

 

Nous n’avons jamais la vie devant nous, elle est à la traîne, accrochée aux basques. Il faut la tirer, la porter ; c’est elle qui finit en fauteuil roulant, pas nous, pas moi, moi j’ai tout mon temps ou plutôt je n’ai pas de temps, pas de passé, pas d’avenir, pas de vie. « Je » est éternel. C’est l’autre en soi qui meurt, c’est « Il ».

Mes désirs sont désordre.

 

1280px-Caspar_David_Friedrich_013
Caspar David Friedrich, Les Ages de la vie

 

Vendredi 23 novembre

« Faulkner disait que nous disposions tous d’un territoire pas plus grand qu’un timbre-poste, et que ce qui importe n’est pas sa superficie, mais la profondeur à laquelle on le creuse. »

Pierre Michon

 

La nuit blanche se levait lentement, l’autre nuit, celle des autres, était déjà bien avancée. Une nuit ordinaire faite pour dormir, même pas noire, les lumières de la ville ont effacé le noir, l’ont repoussé, anéanti. Trop nocturne, trop négative, la nuit n’est pas moderne, elle est l’archaïque par excellence. Le passé, la nuit des temps, n’intéressent plus personne.
Nous venons de ces ténèbres, elles terrorisaient nos ancêtres dans leur abri sous roche. Le feu les tenait à distance. Nous avons réussi à les tuer.

L’insomnie réveille-t-elle le souvenir de ces nuits préhistoriques? Ne pas dormir c’est refuser le noir mais c’est surtout ne pas s’abandonner aux rêves. Ne pas vouloir mourir à la veille, au jour, à l’activité. Maintenir ses pensées, ses obsessions, cultiver sa peine.
Fermer les yeux, c’est accepter un autre monde, un monde qui fascine les êtres humains depuis qu’ils rêvent.

 

ob_3d79e2_chagall-nuit-de-saint-paul
Marc chagall, La nuit de Saint-Paul