Mardi 15 octobre

Je crains d’avoir trop nourri mon projet de voyage. Il est devenu si gros que ma prochaine destination sera la boulangerie d’en face.

Ce n’était pas un grain de sable qui bloquait la fragile mécanique de notre relation mais un grain de blé. Puis, ce fut l’engrenage et nous nous roulons désormais dans la farine.

 

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Salvador Dalí  , Pain anthropomorphe

Mardi 8 octobre

Il ne ferait pas de mal à une mouche mais l’éléphant qui gît à ses pieds n’aurait pas dû l’importuner en voletant autour de ses oreilles.

J’ai un rat dans la gorge, un pigeon dans la luette et pas un chat à l’horizon…

 

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Jean Monneret, L’ombre des vanités

Lundi 7 octobre

« De film en film, le cinéma se dérobe, s’efface, s’échappe. Si bien qu’on n’est plus tout à fait sûr aujourd’hui de savoir à quoi il ressemble. À Hollywood par exemple, un cinéaste, ce n’est plus celui qui met à mal l’idée préétablie de ce que devrait être un film, mais celui qui consolide cette idée tout en y intégrant ses effets de signature. Le cinéma hollywoodien n’innove plus beaucoup depuis un moment, mais il continue de s’imposer partout dans le monde, retranché dans ses certitudes, celles-là mêmes que fustigeait récemment Godard dans le documentaire d’Alain Fleischer, celles qui, contrairement au doute, ne permettent pas d’avancer, mais font régresser. Or une régression, c’est un retour en arrière toujours hanté par son point de recul : le cinéma dans les films hollywoodiens, c’est sous une forme spectrale qu’on le retrouve, dont les effets sont trimballés comme autant de stigmates, d’une image connotée (un coucher de soleil) aux formes expressives (un travelling avant). Faire un film là-bas se réduit maintenant à bricoler avec une grammaire visuelle approximative qui n’est que le reste codifié (et momifié) d’un langage qui autrefois ne cessait de se redéfinir.

C’est précisément là que se situe la régression du cinéma hollywoodien, quand il ne peut plus que satisfaire la pulsion scopique sans alimenter notre désir de rêver, quand est mis à plat tout tenant et tout aboutissant, quand un film se suffit à lui-même. C’est alors qu’il n’a plus besoin de notre regard, qu’il n’a plus de désir, et qu’il n’existe donc pas. »

Bruno Dumont

 

Je passerai le temps au tamis de ma lassitude

Je fondrai mon ennui au four du soleil levant

Je marcherai jusqu’au soir dans le sablier de ce chemin creux

 

Les soufflets du train parlent dans une langue étrange de rails perdus dans la nuit, de musique de gares désertes et de passagers ivres de solitude sur des quais abandonnés.

 

 

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David Hockney

Vendredi 4 octobre

« Chaque matin mon miroir me répète que je suis le dos au mur. »

Eric Chevillard

 

L’être humain ne serait rien sans les relations sociales. Si je n’avais pas participé à ce colloque sur la solitude rassemblant 2000 personnes, je n’aurai jamais su qu’il existait cette retraite pour anachorètes où je coule des jours heureux sans me noyer dans la masse.

Moi qui vous parle, j’ai fait du saut à la carpe. Mais je ne le crie pas sur les toits ni dans le fond des étangs d’ailleurs.

 

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Suian Hirafuku

Jeudi 3 octobre

« On serait très malheureux de voir le lanceur de javelot tuer un oiseau. »

Jean Giraudoux

 

La lanceuse de marteau pousse un cri terrifiant de victoire puis se tourne vers la caméra et lance encore un baiser sur sa main ouverte avec une telle force, qu’effrayé, je me baisse prestement pour l’éviter.

Accroché depuis une semaine au sommet de sa perche, le perchiste a décidé de se retirer du monde et des bourgeons commencent à pousser le long de son perchoir. Il envisage d’y construire une cabane une fois les branches développées.

 

 

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Pablo Picasso, L’athlète

Mardi 1er octobre

J’ai peu de choses à dire au fond je cherche peu de choses
Et tout le reste c’est un habit sur moi à peu près ajusté
Je peux bien partager votre combat vos certitudes : papier-buvard
Le mal au fond le mien c’est ailleurs un fanal resté allumé

J’écris, ma femme dort, je rassemble un maigre bagage
Un maigre bien, des idées vagues, des tentatives de notions
Tout ce à quoi je souscris et qu’en bon entendement il faut admettre
Des restes de vos garde-robes, des idées de révolution

Qu’est-ce que j’ai à moi ? Ma mère le lundi qui lave
Quand elle pleure, c’est qu’elle a les yeux pleins de savon
Le linge sèche, la cuisine est humide, la radio couvre les cris des gosses
Je n’ai rien qu’une enfance banale comme un cartable en carton

Ô les appartements tièdes, les belles dames
Messieurs qui parlez fort bien et lisez des journaux avancés
Comme si le monde vous appartenait ô fils de familles
Vous êtes les meilleurs jusque dans la révolte ô impeccables révoltés

Qu’est-ce que c’est mon bien ? Qu’est-ce que je peux mettre dans la balance
Je suis ce bateau à l’écart des routes échoué
Dans une nuit où flottent des mots insaisissables
Parfois ils frôlent les toits comme le bas des robes brodées

Mère de mon ami madame des romans et des jardins à la française
Cheveux tirés qui régnez sur vos bibelots vos rendez-vous
Que faites-vous ici ce soir, pourquoi vous déshabillez-vous
Ici, chez ce jeune homme qui est un enfant et qui vous prend les genoux

Parlez très vite et que s’effondre l’édifice
Je pénètre dans le parc interdit, je brise tout
Quand vous serez vaincue, votre monde souillé avec vous
Je suis encore l’enfant qui s’excuse pour le désordre et pour tout

Qu’est-ce que c’est mon bien ? le silence des enfants des pauvres
Et deux ou trois détails à dire aux copains les jours d’abandon
Un dimanche matin d’hiver, un jour, quand j’étais gosse
Il fait chaud, dehors, j’entends passer les dynamos

Qu’est-ce que j’ai à moi ? Qu’est-ce que je peux dire pour ma défense
Un souvenir sans intérêt, une nuit de vendredi saint
Nous allions boire un café à vingt-cinq francs sur une table de campagne
En ville, des messieurs-dames parlent des poètes avec du maintien

Qu’est-ce j’ai à dire? On ne m’a pas donné la parole
J’ai le manteau troué au vent aux étoiles de la révolution
Je suis sur mon vélo, je rentre à la maison par la croix-blanche
Ô mon père et ma mère laissez le garage allumé, je rentre à la maison

Jacques Bertin

Lundi 30 septembre

Je ne suis amoureux de rien

Je traverse la vie comme la rue sans regarder

Tu es venue je ne t’ai jamais prise par la main

Nous savons que tout est mensonge nous avons

Des tâches d’encre dans les mains

A chaque fois le jour se lève nous suivons les rails

Il n’y a pas de traîne pas de voile de mariée même la brume dans les branches

Le jour n’en finit pas de se lever

Jacques Bertin

 

Des yeux attendent, avides et patients à la fois. Ils ne cillent pas, n’espèrent rien, ils sont simplement ouverts à un autre regard. Un regard en absence, la mère des yeux ronds est ravie par son portable

Soudain, un galop sec et léger de feuilles mortes derrière moi. L’automne me poursuit mais ne me rattrape pas, pas encore…

 

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John Everett Millais, Autumn Leaves

Vendredi 27 septembre

« Je fais vingt ans de moins que mon âge. Quand je dis que je suis mort en 1999, personne ne me croit. »

Eric Chevillard

 

On sous-estime le micocoulier. Il est partout pourtant; l’autre jour, je me suis abrité d’une pluie crachineuse sous un arbre pebroc, et bien, c’était un micocoulier. Un peu plus loin, un gamin pleurait comme un saule, et bien, son Miko coulait.

J’ai décidé de marcher désormais dans la rue avec mon téléviseur tenu à bout de bras. Outre la place libérée sur le trottoir à mon passage, je savoure aussi le regard envieux des passants ordinaires serrant piteusement  leurs minuscules smartphones.

 

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Roy Lichtenstein, Ohhh… Alright…

Jeudi 26 septembre

« Nous vivons une époque où l’on se figure que l’on pense dès qu’on emploie un mot nouveau. »

Alexandre Vialatte

 

Il pleut et sur les tombes en marbre, personne n’a songé à poser un panonceau jaune « Attention, sol glissant » et prudemment, chacun reste chez soi.

 

Selfies: tentatives illusoires et sans fin d’approcher ce que je ne suis pas.

 

 

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Marc Chagall, Cimetière

Mardi 25 septembre

« Il ne me restait plus que le soleil, les étoiles, les choses qui sont à tous sans qu’elles soient à chacun. »

Alexandre vialatte

 

Entraide

Le muet a tenu parole et a donné un coup de main au manchot qui fit un clin d’œil au borgne pour qu’il voit désormais le bon coté de l’hémiplégique.

 

Il a si bien plié son vélo pliant qu’il se retrouve juché sur une cocotte en papier.

 

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Joan MIRÓ, L’étoile du matin