Jeudi 19 septembre

« Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère…Ne vivez pour l’instant que vos questions. Peut-être en les vivant, finirez vous par entrer insensiblement dans les réponses. »

Rainer Maria Rilke

 
La nuit ne tombe pas, ne vient pas. C’est le jour qui se retire. Le noir s’installe dans le vide né du retrait de la lumière. C’est la lumière qui nous abandonne à l’obscurité, à nos fantômes. Elle, encore, qui, au matin, décide de nous arracher à nos voyages nocturnes.
Ne comptez pas sur moi pour économisez l’eau. Après moi le déluge.

 

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Anne-Louis Girodet, Scène du déluge

 

Jeudi 12 septembre

« Le digital est le doigt d’honneur de la technologie à la variété des cultures humaines. L’usure du monde, c’est cela: indifférenciation, fin du chatoiement, effacement de la mosaïque, règne du même. Appelons cela la starbuckisation du monde. »

Sylvain Tesson

 

Ils pianotent mais aucun son ne se fait entendre ou alors des stridences cybernétiques.

Ils regardent mais ils ne voient rien. Un sourire lointain barre quelquefois leurs visages.

Leurs pouces seuls s’activent et ne ressentent que le lisse froid du plastique.

Parfois, un goût sucré coule dans leur bouche et leurs narines frémit à peine à la présence de leurs semblables.

Leurs corps sont repliés; fœtus éternels, araignées deux points zéro, ils tissent leurs toiles relationnelles.

 

TITAN, Génération portable

 

Mardi 10 septembre

J’ai toujours été un bon glaçon.
Désiré par mes parents et né au pied d’un iceberg, bien au froid, dans sa partie immergée ; je grandis entouré de courants froids, de manchots ivres de vent et de poissons argentés.
Un ours bipolaire répondant rarement au nom de Blanchette fut mon seul soutien après la fonte prématurée de mes géniteurs dans un Martini on the rocks du coté de Monaco.
Blanchette souffrait constamment de décalage horaire et de cors aux pieds soigneusement entretenus par ses voyages annuels du pôle nord au pôle sud.
Bien sûr, les esquimaux me battaient froid, les inuits comme les yakoutes, les yupiks comme les aléoutes.
(Je dois à la vérité de préciser que les yakoutes ne sont pas vraiment des esquimaux et vivent en Sibérie, lieu de villégiature de l’hiver.)
Mais n’en parlons plus, n’en disons plus rien, le silence est l’apaneige de la banquise avec la solitude.
Seul, donc, je fus le premier à ressentir les effets du changement climatique. Oui, ce fut moi le lanceur d’alerte du pôle et ce fut l’épaule d’Arlette qui accueillit ma première larme.
Arlette venait du delta du Yukon-Kuskokwim et elle fut mon seul amour, platonique évidemment. Imaginez un glaçon amoureux…
Un jour, Arlette a mis les bouts et je fondis de plus belle. Ce ne fut pas le chagrin mais le réchauffement climatique qui en fut la cause. Arlette revint et fit tout pour me refroidir, me tenir à l’écart, me recouvrir de neige éternelle mais je persistais à disparaître.
Appelée à mon chevet, Blanchette m’emporta plus au nord, là où vivait Paul, mon pote depuis l’ère glaciaire. Paul est un permafrost branché mammouth congelé, c’est dire si j’avais une chance mais même le pergélisol, comme chacun le sait désormais, commença à fondre…
Ne restait plus que la solution désespérée, le voyage vers le sud en compagnie de Blanchette.
(Voir la carte pour les détails, disons que je fus transporté à bord d’une glacière en plastique bleue, et cela dira tout de mon désarroi. )
Un voyage au bout de l’inuit, je sais c’est facile mais souvenez vous que je rétrécis, je ne suis plus qu’un apéricube moi qui avait la taille d’une armoire à glace, d’un glaçon d’étage, d’un frigo américain.
Blanchette me déposa prés de la chaîne de la reine-Maud, -60° au soleil au coeur du mois d’août, le paradis blanc.
C’est de là que j’écris à Arlette, chaque jour me vois croître, redevenir le grand glaçon que j’étais, le mister freeze, le roi de Tulé, la terreur du bac à glace, surnommé par les esquimaux :
Arpiit paurngait iviit urpigaq
ce qui signifie à peu près « celui qui cambriolait la banquise »

 

Caspar David friedrich, La mer de glace

Lundi 9 septembre

“Il y a toujours un moment dans leur vie où les gens s’aperçoivent qu’ils m’adorent.”

Salvador Dali

 

Persona non grata: individu chanceux que les moustiques ne piquent pas.

C’est un cygne qui ne trompette pas.

 

Salvador Dali, Cygnes reflétant des éléphants

Samedi 29 juin

Il est d’humeur vitré
Il reste chez lui
Les yeux fermés

le miroir de la lame
Reflète ses yeux
Chien andalou

le canard a craqué
Pour la canne blanche
Amour aveugle

 

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Parmigianino, San Rocco, détail

Mercredi 26 juin

Il marche sur la route
Elle fond sous ses pieds
Il s’est noyé dans le bitume

L’ombre disparaît et cherche refuge dans la rivière qui s’enfonce sous terre ne laissant qu’une croûte noire brûlée par le soleil sur laquelle bronzent deux climato-sceptiques.

Une fois sa chemise ôtée, il eut encore chaud et commença à éplucher sa peau. Mais, écorché, il suait encore. Il se débarrassa de ses muscles et son squelette nu et blanc affronta la traversée du désert. On ne retrouva que ses os.

 

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Georgia O’Keeffe, Cow’s Skull: Red, White, and Blue

Mardi 25 juin

Le vent apporte du sable ocre
Et le dépose dans sa cour
Le voisin sort ses raquettes de tennis

Il dit qu’il n’y est pour rien
Un souffle a renversé le berceau
C’est sa version des fées

Un bras, un pan de robe blanche
Des morceaux de fantômes glissent sur la voie ferrée
le reflet de la passagère dans la vitre du train

 

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Henri Matisse, Nu Bleu VII

Lundi 24 juin

Le bitume fond et rejoint la rivière
Nous aurons une belle route aux méandres ombragés
Quand le froid reviendra

La sueur creuse des rides profondes
Sur son visage
Elle a le goût des larmes du désert

Campagne
L’odeur du foin coupé
couvre celle du gas-oil

 

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Gustave Guillaumet, Le Sahara

Dimanche 23 juin

Seuls les vieux TER aux vitres ouvrables, avec leurs manivelles hors d’âge, permettent de sentir l’odeur de moisi frais des tunnels les jours de canicule.

Vigilance orange, pourquoi ne pas la presser et ainsi lutter contre la canicule.

 

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Emil Nolde, Soleil Tropical