Lundi 3 décembre

« Mais vous savez bien que rien ici-bas ne peut prétendre à l’existence tant que ça n’a pas reçu de nom. »

Nathalie Sarraute

 

Nous sommes des marionnettes manipulées par les fils du temps. Nous l’oublions parfois et faisons quelques pas euphoriques. Puis, démantelés, nous cherchons à nous relever, appelant les liens que nous haïssions.

 

Eau partout, le ciel se vide sur moi

Les yeux mouillés de pluie

La bouche noyée le visage baignée

Je pleure une eau étrangère

Je recrache des larmes qui ne sont pas les miennes

J’avance en apnée dans un liquide de début du monde

 

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Karen Woods, Ann Morison loop

Samedi 1er décembre

Il marche plus vite désormais, il quadrupède sur du solide, sa course a un but, du moins le croit-il. Qui dit tunnel dit sortie du tunnel, ses genoux lui font mal, il se souvient soudain qu’il est nu comme un ver de terre, il sourit, et aussitôt s’inquiète, pour la première fois, il envisage la possibilité d’une rencontre, d’un contact et frémit.

L’obscurité est totale mais différente, plus légère, plus aérienne ; Taupier, appelons le ainsi, le sent, il le sait, il respire ce noir nouveau, ce noir d’espoir.
Taupier s’inquiétait mais une étincelle brillait en lui, une lueur frontale qui lui permettait de trouer la galerie devant lui et de forer un passage. Il devenait tunnelier, Taupier le tunnelier forait droit devant.

Brutalement l’adhérence ! Et la peur, l’épouvante, premier réflexe, fuir, marche arrière… mais ce contact là, sa main touchait quelque chose, ce quelque chose, il le connaissait, le reconnaissait. Oui, cela bougeait comme…une main, une autre main.

Une main qui ne se retirait pas, qui attrapait la sienne maintenant, bientôt rejointe par une autre et les deux mains agrippées à son bras le tiraient. Il cria puis perdit connaissance, un blanc immense venait de l’envahir. Il continue à marcher dans son sommeil, dans sa perte de conscience, mais il n’a plus d’effort à faire, il est porté, il n’a plus mal, il est mort sans doute. Ce noir, ce parcours, c’était cela, un chemin vers la fin.

 

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Lucio Fontana, Concetto spaziale

Vendredi 30 novembre

Le spectacle est lassant, les chutes les plus courtes sont les meilleures, il va donc s’arrêter de tomber.
Un choc, non, un arrêt simple, sans bruit, sans douleur. Le sol enfin, ou ce qui en tenait lieu, car comment nommer ce magma huileux qui le retenait ?

Il se mit malgré tout à avancer, quelque chose le portait et en posant ses mains dans ce support gélatineux, ses genoux consentaient à suivre. Avancer ainsi à quatre pattes, mais sans le moindre repère, signifie aussi bien reculer ou faire du sur place. Mais son corps se mouvait et il s’en contentait.

Il marcha ainsi levant tour à tour ses mains et ses genoux, dans un temps sans espace jusqu’à ce que sous ses doigts il sente une surface compacte, grumeleuse qu’il reconnut aussitôt, de la terre !
Terre ! pensa t-il, la fin du voyage après la traversée de l’océan noir.
Une fois ses quatre appuis amenés sur ce qui était bien un sol, il tenta de se mettre debout. Sa tête heurta violemment un plafond, de plus, ses bras touchaient maintenant des parois lisses, c’était donc un tunnel, donc une direction, enfin un sens à cette absurdité sans lumière.

 

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Pierre Soulages, Peinture 181x244cm

 

Jeudi 29 novembre

Il tomba. Le temps ne passait pas dans cette verticalité, le temps préfère l’horizontalité. Le début et la fin. Il tombait. c’est tout. c’est déjà ça. Il se passe quelque chose. L’histoire a une chute, dès le début. Au commencement, il tomba dans les ténèbres.
Que l’obscurité advienne. Fiat nox.
Laissons lui le temps de tomber.

Regardons le tomber. Nous n’y voyons rien, c’est vrai, pas plus que lui. Mais imaginons, tombe-t-il assis, comme dans un fauteuil, presque confortablement ? Tombe-t-il tête la première, comme un plongeur hydrocéphale ? Tombe-t-il les pieds devant comme un pendu retenu par un contre temps ?

 

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Pierre Paul Rubens, La chute d’Icare

Mercredi 28 novembre

A son réveil, la chambre était noyée dans le noir, un noir étouffant, chaud et moite que rien ne venait contrarier. Un instant, il crût être aveugle et il chercha l’interrupteur de sa lampe de chevet.

Rien. Le vide, il balaya de son bras le coté droit de ce qui devait être son lit sans rien rencontrer d’autre que ce noir épais, palpable. Le même noir l’attendait quand il tenta de toucher le mur derrière lui, sa main ne rencontra rien. Tout autour de lui se dressait un néant opaque, ce n’était pas du vide mais une présence obscure, une couleur noire qui aurait coulé dans la nuit, se serait infiltré partout dans ce qui n’était plus une pièce mais le lieu du noir.

Il avait du être pris dans une avalanche d’encre, emporté par ce liquide, d’où cette sensation tactile quant il battait l’air autour de lui. L’air, le mot était impropre, il y avait une résistance, une densité; il aurait pu repousser ces ténèbres. Il se leva et le sol se déroba ou plus exactement, il n’y avait pas de sol. Assis sur le bord du lit, il cherchait en vain un appui dans ce qu’il croyait être un plancher.

Il choisit de se laisser choir…

 

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Gao Xingjian

 

 

Lundi 26 novembre

« Je ne puis me nommer un initié. J’ai été un chercheur, et le suis encore, mais je ne cherche plus dans les astres et dans les livres. Je commence à entendre ce qui bruit dans mon propre sang. »

Hermann Hesse

 

Nous n’avons jamais la vie devant nous, elle est à la traîne, accrochée aux basques. Il faut la tirer, la porter ; c’est elle qui finit en fauteuil roulant, pas nous, pas moi, moi j’ai tout mon temps ou plutôt je n’ai pas de temps, pas de passé, pas d’avenir, pas de vie. « Je » est éternel. C’est l’autre en soi qui meurt, c’est « Il ».

Mes désirs sont désordre.

 

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Caspar David Friedrich, Les Ages de la vie

 

Vendredi 23 novembre

« Faulkner disait que nous disposions tous d’un territoire pas plus grand qu’un timbre-poste, et que ce qui importe n’est pas sa superficie, mais la profondeur à laquelle on le creuse. »

Pierre Michon

 

La nuit blanche se levait lentement, l’autre nuit, celle des autres, était déjà bien avancée. Une nuit ordinaire faite pour dormir, même pas noire, les lumières de la ville ont effacé le noir, l’ont repoussé, anéanti. Trop nocturne, trop négative, la nuit n’est pas moderne, elle est l’archaïque par excellence. Le passé, la nuit des temps, n’intéressent plus personne.
Nous venons de ces ténèbres, elles terrorisaient nos ancêtres dans leur abri sous roche. Le feu les tenait à distance. Nous avons réussi à les tuer.

L’insomnie réveille-t-elle le souvenir de ces nuits préhistoriques? Ne pas dormir c’est refuser le noir mais c’est surtout ne pas s’abandonner aux rêves. Ne pas vouloir mourir à la veille, au jour, à l’activité. Maintenir ses pensées, ses obsessions, cultiver sa peine.
Fermer les yeux, c’est accepter un autre monde, un monde qui fascine les êtres humains depuis qu’ils rêvent.

 

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Marc chagall, La nuit de Saint-Paul

Jeudi 22 novembre

« Au fond, le seul courage qui nous est demandé est de faire face à l’étrange, au merveilleux, à l’inexplicable que nous rencontrons. »

Rainer Maria Rilke

 

Ça s’est produit quand? On ne me dit rien. Personne ne m’a averti, je m’en rends compte seulement maintenant mais ça a du commencer bien avant. Tout ce temps insouciant! Mais je me serai préparé, je sais pas moi, il existe peut-être des lieux où on s’entraîne , où l’on dit progressivement la vérité, comme à de grands malades. Bref, il paraît que je vieillis, que dis-je, je suis vieux et on me dit que ça va s’aggraver, que c’est incurable, que c’est normal, que c’est comme ça depuis toujours. Je l’apprends brutalement, on ne nous dit jamais rien…

Pourquoi penser toujours, toujours penser. Aucun repos. Dormir, oui, mais les rêves…Ils sont si réels qu’au réveil nous les cherchons, le jour les oublie. Tout recommence.

 

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Odilon Redon, Les yeux clos

Lundi 19 novembre

« La plus profonde des substances, la plus miroitante, la plus précieuse des étoffes, la très-vivante matière dont nous sommes tissés, ce n’est ni la lymphe, ni le plasma de nos cellules, ni les nerfs de nos muscles, ni les fibres, ni l’eau ou le sang de nos organes, mais le langage.

La langue : l’autre chair. Nous sommes tressés par son architecture invisible, mus par le croisement et le combat des mots ; nous sommes nourris de leurs intrigues, de leurs jeux, de leurs dérives, pris dans leurs drames. Nous, les Terriens — nous les « Adam », les bonshommes de terre — nous sommes formés de langues tout autant que de tendons, de muscles et d’os. Nous sommes étayés, pétris, bâtis de langues, structurés par elles — quotidiennement modelés par la très vive philologie — chaque jour creusés par la combinatoire imprévue, l’histoire mouvante, la disparition et l’apparition des mots. Enfants du résonnement et de la raisonnance. Nés des amours et de la lutte des mots. «

Valère Novarina

 

Cause toujours, tu m’intéresses. Tout ce qui cause m’intéresse. Tout ce qui communique m’ennuie.

Il a soixante balais et des poussières.

 

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Edward Hopper, Chop Suey

Vendredi 16 novembre

Je ne suis amoureux de rien

Je traverse la vie comme la rue sans regarder

Tu es venue je ne t’ai jamais prise par la main

Nous savons que tout est mensonge nous avons

Des tâches d’encre dans les mains

A chaque fois le jour se lève nous suivons les rails

Il n’y a pas de traîne pas de voile de mariée même la brume dans les branches

Le jour n’en finit pas de se lever

Jacques Bertin

 

Traces, laisser une trace toujours. Depuis le crayon qui court sur le mur de la chambre d’enfant au dessin tremblant du vieillard à l’atelier artistique.

Sinon les pas dans la neige ou dans la boue.

Sinon les mains négatives sur les parois des grottes.

Sinon le sang sur le sol ou le squelette au fond des tombeaux.

 

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Cueva de las Manos, (la grotte des mains) Río Pinturas, province de Santa Cruz en Argentine