Jeudi 11 mars

« Préoccupé, on le sait, par la condition animale, j’ai décidé de faire par testament don de mon squelette à un invertébré. »

« J’ai perdu mes deux bras dans un accident me confia-t-il. On s’y fait, comme à toute chose. Vous savez, le plus pénible pour un manchot, c’est plutôt d’être continuellement confondu avec le pingouin. »

« Ne se nourrissent plus. Ne s’épouillent plus. Ne grimpent plus aux arbres. L’avenir des chimpanzés inspire de vives inquiétudes. Passent leurs journées à tripoter leurs quatre portables. »

Eric Chevillard

Singes en tant que juges de lart, 1889 de Gabriel Cornelius Ritter Von Max | Reproductions D'œuvres D'art Gabriel Cornelius Ritter Von Max | WahooArt.com
Gabriel Cornelius Ritter Von Max, Les singes jugent l’art, 1889

Lundi 8 mars

Nous sommes le courage l’une de l’autre
L’autre de lune
La somme des courages

Nous sommes un incendie
Des fleurs de feu
Des feux de fleurs
Nous sommes la rage de l’autre
Le cou de la lune
Le courage d’un soleil
Nous sommes le feu
La somme des feux

Nous sommes un continent
le pays des autres
Nous sommes l’altérité
Nous tenons par toi par vous
Nous sommes l’étai en pente douce

Nous sommes la parole
L’un sans dit
l’une sans dire
Nous sommes la somme des unes et des uns
Nous sommes l’incendie l’une de l’autre

Leonor Fini, Les carcans, 1984

Texte écrit pour l’agenda ironique de mars proposé par Joséphine Lanesem.
Il s’agissait de s’inspirer d’un slogan féministe sud coréen:
« Nous sommes le courage l’une de l’autre »
En ce lundi 8 mars, voici ma modeste contribution à une cause univers(celle) qui ne supporte guère l’ironie mais qui n’empêche pas la poésie…

Samedi 6 mars

« De film en film, le cinéma se dérobe, s’efface, s’échappe. Si bien qu’on n’est plus tout à fait sûr aujourd’hui de savoir à quoi il ressemble. À Hollywood par exemple, un cinéaste, ce n’est plus celui qui met à mal l’idée préétablie de ce que devrait être un film, mais celui qui consolide cette idée tout en y intégrant ses effets de signature. Le cinéma hollywoodien n’innove plus beaucoup depuis un moment, mais il continue de s’imposer partout dans le monde, retranché dans ses certitudes, celles-là mêmes que fustigeait récemment Godard dans le documentaire d’Alain Fleischer, celles qui, contrairement au doute, ne permettent pas d’avancer, mais font régresser. Or une régression, c’est un retour en arrière toujours hanté par son point de recul : le cinéma dans les films hollywoodiens, c’est sous une forme spectrale qu’on le retrouve, dont les effets sont trimballés comme autant de stigmates, d’une image connotée (un coucher de soleil) aux formes expressives (un travelling avant). Faire un film là-bas se réduit maintenant à bricoler avec une grammaire visuelle approximative qui n’est que le reste codifié (et momifié) d’un langage qui autrefois ne cessait de se redéfinir.

C’est précisément là que se situe la régression du cinéma hollywoodien, quand il ne peut plus que satisfaire la pulsion scopique sans alimenter notre désir de rêver, quand est mis à plat tout tenant et tout aboutissant, quand un film se suffit à lui-même. C’est alors qu’il n’a plus besoin de notre regard, qu’il n’a plus de désir, et qu’il n’existe donc pas. »

Bruno Dumont

Maison sur la voie de chemin de fer, Edward Hopper (1925) / Psychose, Alfred Hitchcock (1960)

Mardi 2 mars

Autoportraits

Selfies: tentatives illusoires et sans fin d’approcher ce que je ne suis pas.

Il a peint un « autoportrait au selfie » qu’il ne cesse de contempler.

On n’est jamais si bien selfie que par soi même.

Francis Bacon, Selfportrait, 1971

Dimanche 28 février

かたつぶり
そろそろ登れ
富士の山

katatsuburi
soro soro nobore
fuji no yama

l’escargot
avec peine escalade
le mont Fuji

Kobayashi Issa


Escargot by Lilas Force (c)photo-François Golfier, une belle dialectique de l’intérieur/extérieur du gastéropode.

Vendredi 26 février

« Le problème n’est plus d’amener les gens à s’exprimer mais de fournir des petits moments de solitude et de silence dans lesquels ils peuvent trouver quelque chose à dire. Les forces d’oppression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Quel soulagement que de n’avoir rien à dire, le droit de ne rien dire, parce que seulement à ce moment il devient possible de saisir cette chose rare et toujours plus rare : ce qui vaut la peine d’être dit. »

Gilles Deleuze

Jaume Plensa, Le Silence de la Pensée, Air, Water, Void, 2014