Jeudi 2 juillet

Apparences

Je suis sur une passerelle et le soleil découpe mon ombre une quinzaine de mètres en contrebas.
Ne dépassent que ma tête et mes mains.
A cette distance, c’est une autre personne et je la salue de quelques gestes qu’elle reproduit curieusement aussitôt.

La nuit ne tombe pas, ne vient pas.
C’est le jour qui se retire.
Le noir s’installe dans le vide né du retrait de la lumière.
C’est elle qui nous abandonne à l’obscurité et à nos fantômes.
Elle encore qui, au matin, nous arrache à nos voyages nocturnes.

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Pablo Picasso, L’ombre

Mercredi 1er juillet

Nosferatu

Bébé moustique-tigre ronronne de plaisir à mon oreille.
Il vient de têter son saoul de sang à ma jugulaire.
Il s’enfonce maintenant dans la forêt de mes cheveux, repu et s’efforçant de paraitre féroce.
Terrible loi de la jungle.

Mardi 30 juin

« Quand une guerre éclate, les gens disent : “Ça ne durera pas, c’est trop bête.” Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. La bêtise insiste toujours, on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. »


Albert Camus-La peste

Lundi 29 juin

Municipales

Monsieur le maire, je porte à votre attention le fait que les clairs de lune ne sont plus à la hauteur de ce qu’ils étaient.
De ma fenêtre, je ne vois plus rien briller, seulement des nuits noires de crime. C’est effrayant. Pouvez-vous intervenir pour que cesse ce scandale?

Monsieur, je dois vous rappeler que c’est de votre plein gré que voici trois ans vous avez choisi de vous enterrer dans le jardin de la mairie pour protester contre la prolifération de taupes dans votre propriété.
Je vous propose simplement de sortir de votre galerie.

Maire, je reconnais bien là votre mauvaise foi, vous savez pertinemment que ce sont vos services municipaux qui ont badigeonné de noir les vitres de ma maison rendant mes jours plus noirs que vos nuits.
Il s’agit, comme vous ne pouvez le nier, d’une sombre vengeance en réaction à mes révélations sur la réintroduction illégale de taupes d’origine slovène dans notre région.

Monsieur, je suis au regret de citer le rapport médical vous concernant datant du jour précédant le creusement de votre galerie sous la pelouse municipale. Vous aviez accroché une banderole sur la façade de la mairie proclamant : « les taupes ne seront jamais des modèles ! ».
Voici ce qu’écrivait l’expert psychiatre : « Individu souffrant de paranoïa associé à une phobie portant singulièrement sur les talpidae. A priori, il y a peu de risque de comportement inadapté si rien ne vient réactiver cette phobie. Je propose toutefois une thérapie de groupe , cette pathologie étant extrêmement rare, je l’intégrerai au groupe des E.T.C. (Espions Timides Claustrophobes) du samedi matin. »
Je ne peux que vous demander d’accepter cette proposition de soins.

M…, votre aveuglement me pousse à l’action, dés demain matin j’abattrai une taupe toutes les heures, (A la quatrième taupe, il sera exactement midi ; on peut être terroriste et avoir de l’humour) jusqu’à ce que vous reconnaissiez votre responsabilité dans la transformation de nos campagnes en gigantesque gruyère. En outre, je demande le regroupement de toutes les taupes sans terrier à La Souterraine dans la Creuse.

C’est l’escalade, mais j’accepte sans conditions votre ultimatum.

Ce retour à la raison vous honore et pour la première fois, j’aperçois un rayon de lune, une éclaircie, le bout du tunnel dans le train-train de mes jours à l’ombre…

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Léon Cogniet, Les Drapeaux 1830

Dimanche 28 juin

Les colimaçons sont ils au pied du mur?

Interrogeait récemment le mensuel la coquille.
En effet, les escaliers dont ils sont les concepteurs sont accusés de provoquer des vertiges et sont de plus en plus remplacés par des échelles à meunier, plus directes.
Les escargots, déstabilisés, envisagent de manifester samedi prochain, sous la pluie.
Une démonstration de force qui inquiète le gouvernement.
Pour éviter l’escalade et enrayer la spirale de la violence, leur porte-paroles a proposé un compromis. 
Un escalier quart tournant limitant le tournis mais permettant d’en baver quand même jusqu’au troisième étage, serait à l’étude .

Samedi 27 juin

Télétravail

L’éboueur vide
Tôt le matin la corbeille
De l’ écran d’accueil

Laveur de vitres
A confiné sa raclette
Passe sur Windows

Mardi 23 juin

Ce grand myope pense avoir tué un éléphant. En réalité, il s’agit d’un énorme papillon dont les larges ailes grises ont dû le tromper.

De plus, les papillons possèdent également une trompe. Leur barrissement, bien que moins effrayant, n’en est pas moins audible certains soirs d’été si on a sous la main une oreille d’éléphant.

Lundi 22 juin

Agenda ironique de juin
proposé par Laurence Délis, Palettes d’expression
https://palettedexpressions.wordpress.com/2020/06/02/agenda-ironique-de-juin/



« Il venait de se passer tant de choses bizarres, qu’elle en arrivait à penser que fort peu de choses étaient vraiment impossibles »
Lewis Carroll

M.C.Escher

A l’impossible, nul n’était nu

« L’été, la nuit, les bruits sont en fête » et même le glissement sensuel d’une sangsue sans dessus ni dessous descendant le sentier sinueux de la sierra Santa Susanna se perçoit.
(la sangsue est un animal trop peu reconnu dans les romans et autres fables, j’espère la réhabiliter un tant soit peu. Celle-ci se nomme Hirudinea, Anne-So pour les intimes.)
« Bon sang, je suis super en retard » s’écrie t-elle soudain, « Que va penser le lapin blanc que je dois saigner à seize heures douze? »
« J’ai la solution, l’escalier d’Escher! »
L’escalier à tout faire, sens dessus dessous, une échelle à manier sans escale à tord et à travers le plafond.
Une transparence folle et logique à la fois, un lieu où nul n’est tenu et tombe dans le vide des possibles, où chacun trompe l’œil de l’autre sous le regard éteint de poissons ailés bicolores.
Un univers de faux semblants, attirant de biens réelles interrogations.
Sang blanc! Revoilà Hirudinea, en alerte et toutes dents dehors car le lapin d’Alice a l’heur d’être au rendez-vous.
Et puis, tout bascule, le chat du Cheshire sachant sourire se lance à la poursuite d’Anne-So qui, suant sang et eau, se réfugie dans le chef du chapelier fou.
Nous étions pourtant prévenus, c’est toujours plus compliqué que ça.
Les nuages sont en réalité très lourds et les enclumes se sont envolées. En avez-vous vu récemment?
Parenthèse: Avec une densité d’eau d’environ 0,5g/m³ un nuage de 100 km³ peut peser jusqu’à 500.000.000 kg.
C’est dire si nous sommes héroïques, allongés sur nos bains de soleil, ignorant crânement la ouate qui se forme au-dessus de nos fronts de mer. Fin de la parenthèse qui, vous le noterez, se referme sans bruit. Je l’ai huilée ce matin.
Bref, tout cela n’inquiète personne, le parapluie de monsieur Hulot se déploie au-dessus de la machine à coudre de Denis Papin sur une table de dissection et, bien entendu, vous trouvez cela naturel. Et cela l’est, en effet, il s’agit seulement de notre volonté de l’écrire.
Quoi d’autre?
Chercherons-nous un sens au risque de tomber en panne d’imaginaire?
Au risque de figer notre précieuse pensée dans un réel de grande randonnée bien balisé?
Le rouge et le blanc ne nous siéent point, pas plus que la sotte scie de la censure tout juste bonne à débiter des animaleries et des planches de brouette.
Tiens! la voilà, celle qui va m’éviter de tourner en barrique, mais qui ne nous évitera pas la chute.
Elle nous portera, n’en doutons pas, une oreille attentive que la sangsue s’empressera de vider de toutes confidences.

Le Chat du Cheshire par John Tenniel (1865)

Lundi 14 juin

Juin gémit comme une porte qui grince
Qui ouvre sur un été incertain
Un avenir déjà passé, fané de ce printemps confiné
Un été en pente dure
Un été fragile cherchant l’étai qui le fera aller jusqu’à la rentrée
Pouvons nous être et avoir l’été?