Dimanche 10 mai

11 mai

Nous jouerons à la distanciation sociale
A l’élongation populaire
A l’entorse aux règlements
Dans le Grand bal masqué de nos vies déconfites
Nous nous refroidirons
Au gel de nos mains alcooliques
Nous nous tiendrons par le coude de nos éternuements étouffés
Filtrant nos postillons conducteurs de bacilles
Échangeant des regards de westerns spaghettis
Dans des files d’attente de Russie soviétique
Nous lancerons nos gants à la face du Covid
Défi dérisoire mais relevé

Demain à l’aube à l’heure où tousse le coq
J’aurai le choix des armes
La chloroquine ou le couffin
Ce sera lui ou moi

 

Repin_Duel

Ilia Répine, Duel, 1896 – galerie Tretakiov, Moscou

Samedi 9 mai

« Quoi qu’il en soit, je continue de considérer avec une certaine suspicion ceux qui savent les réponses aux questions qu’ils ne se sont pas posées. Quand c’est moi qu’on interroge, je réponds par des badinages qui veulent signifier que je suis indigne de ce dont on prétend m’entretenir. Peut-être n’y a-t-il d’ailleurs personne pour développer quelque sujet que ce soit. Je parle de l’habileté que je mets à esquiver les uns et les autres; j’ai toutes les raisons de penser que nombre de spécialistes emploient la leur à persuader qu’ils maîtrisent un tant soit peu ce qui leur échappe comme le sable d’une main ouverte. Il faut bien dire quelque chose, entend t-on souvent. Pour moi, je n’en vois pas la nécessité. La folie coule de nos bouches avec un degré d’alcool qui est d’un tord-boyaux. Les choses s’y déforment affreusement. Quand je parlerai dans la plus parfaite ignorance avec un air docte, il faudra me gronder en agitant l’index. »

Pierre Lafargue- Pour détacher un homme de sa peau

 

Zoom-insoumis2
Paul Rebeyrolle, Les Insoumis 2, lithographie, 2000

Mardi 5 mai

Le jour d’après

Prendront fin un jour ces mois de distanciation, d’évitement, de contorsions savantes qui n’aurons plus de secret pour nous.
Nous jouions des coudes, ondulions des hanches et montrions nos profils égyptiens sur les trottoirs et le long des couloirs.
Durant des semaines, l’autre était le porteur potentiel, le vaurien au virus, le confiné qu’on finit par ne plus supporter. Nous le croisions la tête basse, les mains dans le dos et les pas chassés.
C’est ce même autre que nous croiserons à nouveau, bardé de certificats d’immunité et de décontamination, mains ou lèvres tendues, avide de contact, de peau nette et de chaleur humaine.
Et là, catastrophe, oublis regrettables, amnésie sociale et dyspraxie relationnelle.
Nos mains se chercheront en vain, hésitantes, battantes, papillons affolés multipliant les erreurs de parallaxe, empoignant du vide, serrant et étouffant de l’air qui ne nous manque plus.
Nos bises prendront des vents, se déposant partout sauf sur les joues ou alors par hasard, baisers fortuits et furtifs à la fois, bouche-à-bouche soudains, dus seulement à la maladresse ou rappels inconscients du souffle qui a manqué à tant d’entre nous.
Nos tête-à-tête ne seront que plaies et bosses, nos face-à-face, combats de boxe.
Nous n’éviterons plus rien du corps de l’autre, double inconnu, oublié, avatar et hologramme pendant des mois, devenant réel tout à coup.
Ce ne seront que corps-obstacles à nos mouvements jusque là libres et amples. Nous dansions sur les trottoirs, chantions sous la pluie et voilà que l’autre et son opacité, sa densité charnelle, son corps encombrant est de retour.
Il va falloir le domestiquer, l’apprivoiser et raccourcir sa laisse.
Des mois de déconditionnement commencent; nous en sortirons plus forts, moins confinés, plus proches, retrouvant peu à peu cette promiscuité salvatrice, ces contacts sociaux si sains, prêts à nous épouiller s’il le faut.
Ainsi redevenus grands singes, primates arboricoles, nous retournerons à la nature nous ébattre avec les pangolins et les pipistrelles.

 

Gustave_Courbet_-_Bonjour_Monsieur_Courbet_-_Musée_Fabre
Gustave Courbet, La rencontre ou Bonjour Monsieur Courbet

Samedi 2 mai

Agenda ironique de Mai

Frères_Limbourg_-_Très_Riches_Heures_du_duc_de_Berry_-_mois_de_mai_-_Google_Art_Project
Frères Limbourg, Très Riches Heures du Duc de Berry, moi de Mai

Ya pas de Mai qui tienne, ce sera un agenda « peinture et tableaux » dont vous ferez presque ce qu’il vous plaît. (Surtout après le 11 où notre laisse s’agrandira de 100 km, ce qui n’est pas suffisant pour aller dans tous les musées.)

Je vous propose de devenir critiques d’art de cinq tableaux, d’en rédiger le cartel ( Étiquette ou plaquette apposée à côté d’une œuvre et permettant ainsi de l’identifier : artiste, titre, date, technique, dimensions, provenance…) et de commenter un tableau de votre choix (ou deux, trois…) à la façon d’un critique d’art, peu soucieux de vérité historique ou artistique, en faisant confiance à vos délires associatifs (ce dont je ne doute pas!)

Tradition de cet agenda oblige, six mots devront être inclus dans les cartels ou le commentaire:
Confinités- Révolution- Mascarade- Mitochondries- Trompe l’oeil et keskecébo

Les résultats tomberont le jour de la pentecôte, c’est dire si les votes seront éclairés!

A vos cimaises!

1

Bruegel Pieter, La chute d'Icare, Bruxelles, 1595, 1600, copie
Pieter Bruegel, La chute d’Icare (1595,1600)

 

2

Henri Matisse, jeu de boules, Ermitage, 1908
Henri Matisse, Les Joueurs de boules (1908) 

 

3

GiacomoBalla, dynamisme d'un chien en laisse, Buffalo, 1912
Giacomo Bella, Dynamisme d’un chien en laisse (1912)

 

4

Georg Baselitz, Les demoiselles d'Olmo II 1938
Georg Baselitz, Les demoiselles d’Olmo II (1938)

 

5

Yue-Minjun-untitled-1994_A4 (1)
Yue Minjun, Untitled (1994)

Jeudi 30 avril

Agenda ironique d’avril 

Merci à tous, je vais me soumettre au verdict des urnes et me désigner volontaire ( je n’ai pu réprimer un pas en avant.)
J’ai une petite idée de ce que je pourrai proposer, mais avant pouvez vous m’indiquer la marche à suivre, y a-t-il un règlement particulier, occulte , un rite initiatique ou une cotisation très onéreuse à souscrire?
Sinon, je posterai ici même la suggestion « agenda ironique mois de mai  » avant la fin du weekend.

Mercredi 29 avril

« Les larmes du monde sont immuables. Pour chacun qui se met à pleurer, quelque part un autre s’arrête. Il en va de même du rire.
Ne disons pas du mal de notre époque, elle n’est pas plus malheureuse que les précédentes. N’en disons pas de bien non plus. N’en parlons pas. »

Samuel Beckett-En attendant Godot

Lundi 27 avril

Si seulement…

« Ce sont tous des ignorants, c’est du poumon que vous êtes malade.
– Du poumon?
– Oui. Que sentez-vous?
– Je sens de temps en temps des douleurs de tête.
– Justement, le poumon.
– Il me semble parfois que j’ai un voile devant les yeux.
– Le poumon.
– J’ai quelquefois des maux de cœur.
– Le poumon.
– Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.
– Le poumon.
– Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c’était des coliques.
– Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez?
– Oui, Monsieur.
– Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin?
– Oui, Monsieur.
– Le poumon.
– Il vous prend un petit sommeil après le repas, et vous êtes bien aise de dormir?
– Oui, Monsieur.
– Le poumon, le poumon, vous dis-je.

Molière- le Malade imaginaire

Dimanche 26 avril

« Je pense toujours à cette rivière quelque part, avec cette eau qui coule vraiment vite. Et tous ces gens dans l’eau, qui essaient de se raccrocher les uns aux autres, qui s’accrochent aussi fort qu’ils peuvent, mais à la fin c’est trop difficile. Le courant est trop puissant. Ils doivent lâcher prise, se laisser emporter chacun de son côté. Je pense que c’est ce qui nous arrive, à nous. »

Kazuo Ishiguru – Auprès de moi toujours

 

Il ne faut jamais remettre aux lendemains qui chantent ce que tu peux crier le jour même.

 

1949_head-vi
Francis Bacon, Tête VI (1949)