Lundi 25 février

« Le malheur des autres ne m’a jamais consolé du mien. Les autres sont trop différents de moi, justement. Leur destinée m’est aussi étrangère que le sort des insectes. Le spectacle d’une mouche à laquelle on arrache les ailes ne saurait me réconforter. J’ai pu m’en divertir, à la rigueur, mais sans y découvrir le signe d’un ordre supérieur. La justice divine est à l’image de Dieu : elle n’existe pas.

Les autres ne me sont pas assez ressemblants, je ne m’y retrouve pas. J’avoue que je préfère les savoir heureux, par prudence. Sinon, ils deviennent dangereux. Je n’aime pas voir leur sang, non plus, ni leurs entrailles, tout ça me dégoûte. Pourtant, si quelqu’un est à plaindre, c’est moi. Les autres n’ont qu’à se débrouiller seuls. Ils n’étaient pas plus malheureux avant ma naissance, ils ne le seront pas davantage après ma mort. »

Roland Topor

 

Un monde de sonneries, de bips, de banalités assénées à voix haute dans un rectangle de plastique lumineux collé sur la joue comme un baiser froid et lointain.

Dehors le soleil s’effondre sur l’horizon dans une indifférence de fin du monde.

 

norvege-soleil-munch
Edvard Munch, Le soleil

 

Vendredi 22 février

«  Je viens je ne sais d’où,
Je suis je ne sais qui,
Je meurs je ne sais quand,
Je vais je ne sais où,
Je m’étonne d’être aussi joyeux.  »

Martinus von Biberach

 

Malgré le bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, le froid creusait un trou glacial au milieu de son front. Il avançait pourtant à l’abri des maisons tentant de se réchauffer au soleil blanc qui éclairait les vieilles pierres. En pure perte, ce soleil là ignorait le réconfort…

 

téléchargement
Yayoi Kusama, Neige

Mercredi 20 février

« Nous sommes des poissons sur le sable-sauf que nous le sommes sans douleur par ignorance de la mer, ou de l’espace infini. »

Bernard Noël

 

Comme nous ne le regardons plus, tant il est vrai que les choses n’existent que par l’œil que nous posons dessus, le paysage qui défilait et berçait nos heures ferroviaires s’efface peu à peu. Les vaches retournent à leurs ruminations, les villages se meurent autour de leurs clochers et les banlieues n’en finissent pas de graffer leur béton. Le monde est désormais réduit aux écrans, si bien nommés qu’il nous sera bientôt caché à jamais.

 

ok-celan
Anselm Kiefer, Fleur de cendre

 

Lundi 18 février

« Mono no aware, disent les Japonais pour désigner la poignante mélancolie des choses, leur beauté éphémère et précieuse, sitôt éprouvée, sitôt perdue. Sentiment qui naît de la chute des feuilles en automne, d’un être aimé qui disparaît au détour d’un chemin, de ce qui a fait votre bonheur et qu’on est forcé d’abandonner sans retour.»

Min Tran Huy

 

Lorsque j’étais enfant, les sauterelles volaient à chaque pas dans les champs, les grillons sortaient de leurs trous attirés par nos brins d’herbe, les hannetons nous frôlaient avec des airs d’hélicoptère.
Nous marchions dans la jungle, les insectes faisaient partie de notre vie. Ils ont quasiment disparu, personne ne semble s’en émouvoir.

 

qi Baishi
Qi Baishi

Vendredi 15 février

« Leur nombre va diminuant, chaque jour, devant les coups que leur portent les hommes, directement, par le meurtre, ou indirectement, par la destruction de leurs territoires et de leurs mondes. Chaque animal qui disparaît emporte avec lui un secret, et quand c’est toute une espèce qui s’en va, un mot de passe est perdu. [ …]. Oh, il ne s’agit pas de vos gigots, mais de quelque chose de beaucoup plus précieux, de beaucoup plus étrange, de beaucoup plus ancien, une histoire de museau et de griffes, pleine de sang et de douceur, une histoire que vous ne comprenez plus, la regardant parfois, comme dans un album, et la laissant tomber pour en revenir à vos petites affaires, comme si elles étaient tellement plus nobles. »

Jean-Christophe Bailly

 

dc3bcrer_rhino
Albrecht Dürer, Rhinocéros

Mercredi 13 février

Je voudrais être à la fois cet enfant qui passe

Et l’homme mûr qui le regardera passer

Mon fils et moi main dans la main le temps qui passe

Mais immobile, un mouvement vers arrêté

Je voudrais être ceux que j’aime

Je voudrais être les mots vains qui vont vers eux

Comme des baisers ou des voiliers dans l’haleine

Je voudrais être en panne enfin dans un soir bleu

Je voudrais être toi toujours quand tu venais

Dans la robe de tes vingt ans ou lorsque naissent

Dans mon souvenir de ces neigeuses tendresses

Puis je voudrais dans ce souvenir m’enfoncer

A tout jamais

Route perdue de ma jeunesse

Jacques Bertin

Mardi 12 février

« Derrière le langage, il y a les mots et derrière les mots, parfois il y a un code, parfois il y a une culture, parfois il y a un hurlement , parfois il n’y a rien. »

Antoine Volodine

Lundi 11 février

« Je compris qu’il y avait deux vérités, dont l’une ne devait jamais être dite. »

Albert Camus

 

Je croise des visages absents aux yeux lointains dont les lèvres bougent et émettent des paroles destinées à des fantômes plutôt bienveillants si l’on en croit leurs sourires. Je mets toujours quelques instants à m’apercevoir qu’ils téléphonent…

 

pop-art-roy-lichtenstein-centre-pompidou-ok
Roy Lichtenstein, Oh, Jeff…I Love You, Too…But…

Mardi 5 février

« Il me semblait que tout le monde partageait ma passion pour les ciels nuageux. Quel choc quand j’ai compris que certaines personnes préféraient le soleil ! »

Glenn Gould

 

La naissance du jour, le ciel hésite clairement entre layette rose ou bleue. Il est vrai que le ciel est très conformiste, assez ringard et qu’il porte volontiers du gris, n’ayant guère que le bleu à proposer lors d’une éclaircie. Il se couche fréquemment dans un rouge flamboyant assez vulgaire et tape à l’œil.

 

Boudin, Etude de nuage sur un ciel bleu, MuMa, LeHavre, 1888, 1895
Eugène Boudin, Etude de nuage sur un ciel bleu