Mercredi 16 décembre

De ma peau à mes os s’étend parfois une distance désertique.
Alors, l’écorché regarde son squelette et dit: qui est-ce?

Bernard Noël

Inscrire dans le corps, sur la peau, une phrase définitive est un acte de plus en plus courant.
Il s’apparente à une épitaphe.

Charles landseer, Ecorché, étude de l’épaule, reposant sur une table vers 1805

Mardi 15 décembre

Mille-pattes

Un ou deux doigts s’affairent, tous pour les polydactyles, ballet curieux sonore sur les touches, deux araignées tissent une toile sur le web, leurs pattes frénétiques produisent du sens, le fil du discours, fil noir qui défile sur l’écran, revient à la ligne, animé d’une vie propre noir blanc noir blanc, provoque une lecture.
La main du stylo crayon feutre plume est entière, pouce index majeur, rassemblés autour du petit cylindre de plastique chargé d’encre et le mouvement des doigts circulaire régulier produisant cette bave noire sur la feuille, ces chiures de mouche savante, araignée mouche escargot, nous voilà dans l’écriture, affaire de pattes, de pieds, de traces, de productions organiques avant tout, puis la lecture, le sens, ce qui échappe aux pattes de l’écrivaillon laborieux, de la fourmi égaré sur la neige des écrans.

Henri Michaux,
Narration (détail), dessin à plume, 1927

Samedi 12 décembre

La nuit ne veut pas finir
Les quelques lueurs à l’horizon ne trompent personne
Elle s’installe pour la journée
Les phares des voitures, la lueur des lampadaires, les lucioles des maisons, l’éclat blanc des rails et des flaques
C’est bien suffisant pour échapper à la clarté du jour, trop voyant, trop transparent, lumière obscène, poursuite aveuglante du soleil, leurre d’évidence, illusion de vie
Le train l’a compris et s’enfonce dans cette encre épaisse
Ses soufflets parlent dans une langue étrange de rails perdus dans le noir, de musique de gares désertes et de passagers ivres de solitude sur des quais abandonnés
Ne pas voir la sortie du tunnel mais le prolonger jusqu’au soir
Le noir ne ment pas, l’obscurité ne dissimule pas, elle est ce qui nous révèle

Image
Léonor Fini, Voyages sans amarres, 1986

Mardi 8 décembre

Pour une raison inconnue, sa tentative de remettre au goût du jour le métier de postillon ne rencontre aucun succès.

Postillons arrivant à la ville

Lundi 7 décembre

Le train fonce dans une nuit liquide et opaque.
Des lueurs d’abysses défilent, floutées par les gouttes qui pleurent le long des hublots.
Je guette l’aube dans cet encre de début du monde.
Les lumières blanches des gares sont la seule réponse à mon attente.
Il est des jours qui refusent de se lever.

Virtue John, Landscape 715

Samedi 5 décembre

« Si vous n’avez pas composté, veuillez vous rapprocher auprès du contrôleur. »
grésille la voix féminine du TER.
Il est vrai qu’il fait très froid ce matin.

Nils Udo, Nid de neige, 1993. Neige, baguettes de saule, boules de neige colorées avec du jus de baies d’orbier.
Nils-Udo est né en Allemagne en 1937. Il est devenu peintre. Puis il a trouvé sa voie, un chemin qui l’a mené à travers le monde, de l’Inde au Mexique, de la France aux Étas-Unis ou au Japon. Il sculpte dans la nature avec des matériaux trouvés sur place. Non pas à coups de bulldozer, mais au contraire, en toute délicatesse. Et puis il photographie les microcosmes qu’il a créés. Fragiles et beaux comme la survie de la planète. Sculpteur de nature, Nils Udo est présent dans les musées du monde entier, invité à réaliser des installations sur les cinq continents.

Vendredi 4 décembre

«  Je viens je ne sais d’où,
Je suis je ne sais qui,
Je meurs je ne sais quand,
Je vais je ne sais où,
Je m’étonne d’être aussi joyeux.  »

Martinus von Biberach


Nikki de Saint Phalle

Samedi 28 novembre

Le grand mouchoir à carreaux bien plié que nous glissions dans notre poche les matins d’hiver.
Quelques heures après, le sortir, une fois de plus, et chercher un coin de tissu encore vierge de morve.
Le mouchoir se transformait peu à peu en une sorte de chiffon, cartonné par endroit, humide à d’autres, à la géographie douteuse et aux couleurs improbables.

Celui qui n’a connu que les mouchoirs en papier ne sait pas ce que signifie être enrhumé…

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Francis Bacon, Autoportrait, 1971

Vendredi 27 novembre

On parle peu des gants abandonnés, l’hiver.
Tombés sur un trottoir, d’une main lâche, oubliés sur un banc glacé, ils sont parfois encore chauds de la main qui les remplissait, qui leur donnait forme et raison d’être.
Recroquevillés, retournés parfois, ils tordent leurs doigts de désespoir vers des passants pressés aux mains gantées d’indifférence.

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Le Titien, L’Homme au gant, 1520/1522