Dimanche 15 décembre

« Qu’il s’agisse des êtres ou de ce qu’ils produisent, on n’aime vraiment que ce qui n’en finit pas de se clore sur sa propre énigme. Et si la dernière page d’un livre ne se referme pas sur un monde inaccessible, quel est donc ce livre ? […] l’écriture devient parfois cette façon unique d’arracher au temps un lambeau d’éternité, ce qui est d’ailleurs plus l’apanage de la passion que de ce qu’on appelle l’art ou la littérature.»

Annie Le Brun

 

Les fauteuils vides tendaient leurs bras morts à des fantômes silencieux qui venaient s’y asseoir avec une lenteur exaspérante et théâtrale
La musique, alors, s’élevait
Des cordes uniquement, qui vous attachaient l’âme le temps de l’exécution

 

25-01 Pieter Claesz ( 1797-1660)- NAture morte aux instruments de musique ( 1623)- Musée du Louvre
Pieter Claesz , Nature morte aux instruments de musique

Samedi 14 décembre

Recyclage

On s’est rencontré un samedi à la déchetterie. Elle m’a à peine jeté un regard, mais mon vernis a craquelé.
Je portais un vieux lapin posé en 2002 que j’avais retrouvé au grenier et j’hésitais entre le recyclage des amours perdus ou, juste à coté, le bac des rendez-vous manqués. Elle avait dans les mains un paquet de lettres d’amour usagés et les lançait une à une dans le container des souvenirs encombrants.
« A chaque jour suffit sa benne » lui dis-je bêtement. Elle daigna sourire : « J’ai un chagrin d’amour à balancer dans la poubelle des illusions trouvées mais il est trop lourd à porter, si vous… »
« Encore une rupture des années 90, un amour impossible jamais servi, deux malentendus en bon état, le tout à trier et je suis à vous…»

 

Vendredi 13 décembre

Dans la campagne une forme de joie m’a frôlé comme une aile

J’ai regardé de l’autre côté du pont dans l’île, dans la plaine

Il pleuvait du côté de Saint-Georges, l’orage

Passait au loin. Je cherchais cet oiseau

C’était hier peut-être dans un bar une fille très belle

Ou bien c’était un souvenir vieux de dix ans, une aile

Comme dans cette plaine immense cet oiseau

Jacques Bertin

 

Brouillons les pistes. Je laisse désormais derrière moi un nuage de fumée noire et de larges traces de gomme sur le bitume avant de pédaler en trombe…

 

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Jeudi 12 décembre

« Ernest Cavinet défrisait les caniches à coups de pelle. Son commerce a été fermé sur décision de justice. On ne dira jamais assez à quel point l’obligation de résultat est source d’angoisse dans notre profession, a déclaré le porte-parole du syndicat des toiletteurs qui a apporté son soutien à Canivet et déposé un préavis de grève qui pourrait durablement paralyser le pays. »

Eric Chevillard

 

Se tasser, rapetisser, c’est la délicatesse naturelle de nombre de vieux dans le but de prendre moins de place dans le cercueil et ainsi occasionner moins de frais à leurs proches. Mais le mieux restant l’ennemi du bien, certains sont si bien pliés en deux que la fabrication de la boîte, en L forcément, s’avère bien plus onéreuse.
Ne parlons pas de ceux qui font du zèle, se réduisant à un Z absolument ruineux.

 

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Botosani, Signes fauves

Mercredi 11 décembre

« Surpris avec une jambe de jeune femme dans son assiette et poursuivi en conséquence pour cannibalisme, il prétendit devant le juge qu’il était en train de manger des cuisses de grenouilles et que la dernière avait soudainement pris cette forme au contact de ses lèvres. la jurisprudence parlait pour lui et il fut acquitté avec les félicitations du jury et des excuses de la cour. »

Eric Chevillard

 

L’aube prend tout son temps.
Se succèdent, l’aube astronomique, l’aube nautique et l’aube civile.
Ensuite l’aurore se pointe et le soleil se lève enfin.

La journée n’est pas du matin.

 

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Ferdinand Hodler, Lac Léman avec Mont Blanc à l’aube

 

Mardi 10 décembre

« Il ne faut pas vendre la descente de lit avant d’avoir écrasé le tigre. »

Eric Chevillard

 

Une fourmi transporte un énorme brin d’herbe et se dirige tout droit vers la voie ferrée dans l’intention évidente de faire dérailler le train de marchandises qui approche. C’est ainsi que certaines fourmilières terroristes assurent le ravitaillement pour l’hiver.

Je n’ai pas hésité…

 

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Gustave Doré, La cigale et la fourmi

Lundi 9 décembre

« La plus profonde des substances, la plus miroitante, la plus précieuse des étoffes, la très-vivante matière dont nous sommes tissés, ce n’est ni la lymphe, ni le plasma de nos cellules, ni les nerfs de nos muscles, ni les fibres, ni l’eau ou le sang de nos organes, mais le langage.

La langue : l’autre chair. Nous sommes tressés par son architecture invisible, mus par le croisement et le combat des mots ; nous sommes nourris de leurs intrigues, de leurs jeux, de leurs dérives, pris dans leurs drames. Nous, les Terriens — nous les « Adam », les bonshommes de terre — nous sommes formés de langues tout autant que de tendons, de muscles et d’os. Nous sommes étayés, pétris, bâtis de langues, structurés par elles — quotidiennement modelés par la très vive philologie — chaque jour creusés par la combinatoire imprévue, l’histoire mouvante, la disparition et l’apparition des mots. Enfants du résonnement et de la raisonnance. Nés des amours et de la lutte des mots. «

Valère Novarina

Dimanche 8 décembre

« Je ne puis me nommer un initié. J’ai été un chercheur, et le suis encore, mais je ne cherche plus dans les astres et dans les livres. Je commence à entendre ce qui bruit dans mon propre sang. »

Hermann Hesse

 

A quoi rêvent les trains qui vont de gare en gare?
Envient-ils les sillages blancs des paquebots géants?
Délaissant leurs vieux rails rouillés pour des courses d’écume dans des océans enragés
Ils se réveillent soudain dans des gares immenses aux verrières illuminées

 

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Albert Marquet, Venise, le paquebot

Vendredi 6 décembre

La nuit blanche se levait lentement.
L’autre nuit, celle des autres, était déjà bien avancée. Une nuit ordinaire faite pour dormir, même pas noire, les lumières de la ville ont effacé le noir, l’ont repoussé, anéanti.
Trop nocturne, trop négative, la nuit n’est pas moderne, elle est l’archaïque par excellence. Le passé, la nuit des temps, n’intéressent plus personne.
Nous venons de ces ténèbres, elles terrorisaient nos ancêtres dans leur abri sous roche. Le feu les tenait à distance. Nous avons réussi à les tuer.

L’insomnie réveille-t-elle le souvenir de ces nuits préhistoriques?
Ne pas dormir c’est refuser le noir mais c’est surtout ne pas s’abandonner aux rêves.
Ne pas vouloir mourir à la veille, au jour, à l’activité. Maintenir ses pensées, ses obsessions, cultiver sa peine.
Fermer les yeux, c’est accepter un autre monde, un monde qui fascine les êtres humains depuis qu’ils rêvent.

 

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Marc chagall, La nuit de Saint-Paul

Jeudi 5 décembre

Mes yeux trouent la nuit et je finis par apercevoir deux cercles de lumière par lesquels filtre le jour suivant. Je m’empresse de recoudre les ouvertures au fil noir, je ne tiens pas à connaître l’avenir.

 

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George AULT, The moon