Mardi 5 novembre

Il passa la main dans ses cheveux et ne les trouva pas, ni le crâne lisse qui aurait pu les remplacer; ce fut un contact inconnu, un peu humide et spongieux, son cerveau était à nu, ses pensées les plus secrètes désormais visibles par tous. Aussitôt, il se couvrit la tête de ses mains mais on pouvait voir entre ses doigts s’échapper des images intimes, des phrases très personnelles sous forme de longs phylactères.

Puis ses souvenirs s’enfuirent, d’abord les plus récents, ensuite ceux de sa jeunesse et même ses premiers mots furent effacés.

Soudain sous ses mains une enveloppe rigide commença à recouvrir sa nudité corticale (la dure-mère), puis une coquille osseuse se mit à croître. tout recommençait.

 

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Jérôme Bosh, Le concert dans l’oeuf

Lundi 4 novembre

« Aucun des gestes de Monsieur Knott ne pouvait passer pour caractéristique sinon peut-être celui qui consistait en l’obturation simultanée des cavités de la face, les pouces dans la bouche, les index dans les oreilles, les auriculaires dans les narines, les annulaires dans les yeux et les majeurs, aptes en temps de crise à activer la cérébration, posés contre les tempes. »

Samuel Beckett

 

Nous n’avons jamais la vie devant nous. Elle est à la traîne, accrochée aux basques. Il faut la tirer, la  porter ; c’est elle qui finit en fauteuil roulant, pas nous, pas moi. Moi j’ai tout mon temps ou plutôt je n’ai pas de temps, pas de passé, pas d’avenir, pas de vie. « Je » est éternel. C’est l’autre en soi qui meurt, c’est « Il ».

 

 

Samedi 2 novembre

Traces, laisser une trace, toujours. Depuis le crayon qui court sur le mur de la chambre d’enfant au dessin tremblant du vieillard à l’atelier artistique.

Sinon les pas dans la neige ou dans la boue.

Sinon les mains négatives sur les paroies des grottes.

Sinon le sang sur le sol ou le squelette au fond des tombeaux.

 

Cause toujours, tu m’intéresses. Tout ce qui cause m’intéresse. Tout ce qui communique m’ennuie.

Jeudi 31 octobre

Je vois là-bas un être sans tête qui grimpe à une perche sans fin.

Tandis que je me promène, tentant de me délasser, d’atteindre ce fond de délassement qu’il est si difficile d’atteindre, qu’il est improbable, quoique ayant tellement
soupiré après, que je l’atteigne jamais, tandis que je me promène, je le sais là, je le sens, qui infatigablement (oh non il est terriblement fatigué), qui incessamment
grimpe, et s’en va grimpant sur son terrible chemin vertical.

Souvent il me paraît comme un amas de loques, où se trahissent deux bras, une sorte de jambe, et ce monstre qui devrait tomber de par sa position même (car elle n’a rien d’une
position d’équilibre) et plus encore par l’incessation de son dur exercice, grimpe toujours.

Pourtant de cette montée aussi je dois douter, car il échappe assez souvent à mon attention, à cause des soucis de toutes sortes que la vie a toujours su me présenter
et je me demande lorsque je le revois, les repères manquant complètement, s’il est plus haut ou, si loin d’avoir accompli des progrès, il ne serait pas plus bas.

Parfois je le vois comme un vrai fou, presque sans appui, grotesquement écarté le plus possible de cette perche qu’il hait peut-être et il y aurait de quoi, encore que l’espace
lui doive être plus haïssable encore.

Henri Michaux, A une perche sans fin

 

Il est des Paroles façonnées au moulin,
authentiques, tournées sept fois dans la bouche, prêtes à prendre langue; Paroles à prononcer avec une belle croûte de civilisation.
Il est des Mots sortis du terminal de cuisson, pré-parlés, en kit, à éructer les soirs de cuite ou des Mots mous, sans consistance, à anonner les jours de fuite.

Paroles pleines mais sans failles et vaines ou Mots creux qui résonnent longtemps en nous.
Peu importe tant que la boîte â l’Être reste l’enveloppe des Mots.

Mercredi 30 octobre

« Voici que les hommes s’échangent maintenant les mots comme des idoles invisibles, ne s’en forgeant plus qu’une monnaie: nous finirons un jour muets à force de communiquer; nous deviendrons enfin égaux aux animaux, car les animaux n’ont jamais parlé mais toujours communiqué très-très bien.»

Valére Novarina

 

Je descends parfois en moi par un escalier fait d’os. Je pars du cerveau, du corps calleux plus exactement, puis je dévale droit vers les vertèbres cervicales. Je longe mes côtes, un coup d’oeil sur le coeur qui bat dans sa cage, une glissade jusqu’aux lombaires et une halte bien méritée dans la fosse illiaque droite. Le fémur n’est qu’une formalité et la rotule, une roue de la fortune que je fais tourner négligemment. Une fois le tibia descendu en rappel, j’aime bien m’asseoir sur l’astragale avec vue sur les métatarses.

Encore un moment et je remonte…

Mardi 29 octobre

Et puis, la terre s’ébroua. Les singes s’aggripèrent aux arbres, les tigres plantèrent leurs griffes dans le sol du Bengale et les taupes restèrent dans les galeries. Tombèrent les hommes et les femmes, à part quelques alpinistes vissés à leurs parois. Ainsi délestée, la planète fut sauvée.

Cette mouche est peut-être un drone venu me filmer dit le paranoïaque au narcissique qui déjà se recoiffe et sourit à l’insecte.

Lundi 28 octobre

« Voilà la grande erreur de toujours: s’imaginer que les êtres pensent ce qu’ils disent. »

Jacques Lacan

 

Le vélo a ceci de formidable qu’il associe la ligne et le cercle. C’est en tournant en rond que l’on avance et c’est bien nous le moteur de cette révolution: le retour du même dans la progression.

Écharpe de brume n’évite pas le rhume.

 

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Shitao, Hameau dans la brume

Vendredi 25 octobre

« Préoccupé, on le sait, par la condition animale, j’ai décidé de faire par testament don de mon squelette à un invertébré. »

Eric Chevillard

 

Il me bombarde de « du coup » à chaque phrase et, sonné, je me retrouve rapidement dans les cordes mais je contre-attaque :
Donc, alors, puis, après…
Il encaisse, je frappe plus fort :
Ensuite, d’ailleurs, au reste, ainsi…
Il vacille et je porte l’estocade :
De ce fait, par conséquent, subséquemment…
Il s’écroule, KO technique.

 

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Utagawa Kuniyoshi, Takiyasha la sorcière et le fantôme du squelette

Jeudi 24 octobre

« Avec l’âge, sa mémoire commença à le trahir. Peu à peu, le vieil érudit oublia tout ce qu’il avait lu à l’exception des livres de la première enfance dont le souvenir au contraire lui revenait avec une merveilleuse fraîcheur. Aussi, le public rassemblé au Collège de France pour l’écouter parler des Oraisons funèbres de Bossuet fut-il surpris de l’entendre réciter de larges extraits de Boubou apprend le pot et du Mille-pattes qui cherchait sa pantoufle qu’il commenta ensuite avec sa légendaire sagacité critique, toujours aussi éblouissante. »

Eric Chevillard

 

En changeant son fusil d’épaule, il a malencontreusement appuyé sur la détente et a passé l’arme à gauche.

Il est des images qui bien que remarquables sont omniprésentes et finissent par créer un sentiment de saturation totalement injuste. Ainsi la Grande Vague d’Hokusai qui n’en finit pas de ne pas retomber sur les barques effrayées sur fond de mont Fuji indifférent. Toute la force de l’estampe est affaiblie par sa reproduction forcenée, elle devient une décoration exotique pour surfeurs dépressifs.

 

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Hokusai, Le Fuji par temps clair

 

Mercredi 23 octobre

En train, la nuit n’est qu’un long tunnel parfois troué de lampadaires blafards et des lucioles des habitations dispersées. La pluie de ce matin noie le tout d’un vernis noir du plus bel effet.

Un temps à éponger les flaques de ciel noir
Un temps à balayer devant sa tombe
Un temps à inhumer les feuilles mortes

 

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Pierre Soulages, « Peinture 181×244 »