Lundi 14 juin

Juin gémit comme une porte qui grince
Qui ouvre sur un été incertain
Un avenir déjà passé, fané de ce printemps confiné
Un été en pente dure
Un été fragile cherchant l’étai qui le fera aller jusqu’à la rentrée
Pouvons nous être et avoir l’été?


Samedi 13 juin

Il a trouvé…
Pour ne pas vieillir seul, il chante, il psalmodie plus exactement; sans cesse.
C’est une mélopée lancinante qui le berce, l’enveloppe, le précède dans les couloirs ou le suit, traverse la porte de sa chambre.
Les vibrations sonores le protègent du monde, le font encore exister et respirer.
Un sourire permanent et léger flotte sur son visage.
Il a trouvé sa petite musique de vie.

Invader, son portrait souriant du Dalaï-Lama, composé de 400 Rubik’s Cubes made in China (format 111cm x 111cm), résonne comme une icône du sourire, avec celle de sa Joconde.

Vendredi 12 juin

« Cette tartelette n’est pas un gâteau mais une sorte de petit tourteau ayant l’apparence, et quelquefois le goût, de la tarte aux abricots ou aux quetsches; c’est pourquoi on lui a donné ce nom plutôt que celui de « tourtelette », que préféraient (et promouvaient auprès de l’Académie avec des arguments solides) quelques érudits de Perros-Guirec, qui est le port au large duquel sont pêchés ces petits crabes à la carapace très épaisse. Un régiment du Trégor qui a combattu sans poudre ni cartouches à Saint-Cast (11 septembre 1758) a utilisé ce jour-là dix mille de ces tartelettes comme projectile à main, avec un tel-à propos et une telle efficacité qu’en un quart d’heure il enfonça le centre ennemi et que les français remportèrent une victoire nette et peu disputée, de l’aveu même de l’infortuné général Thomas Bligh (fils de l’honorable Thomas Bligh) qui reçut coup sur coup deux tartelettes, dont l’une brisa son épée et l’autre tout espoir d’engendrer un autre Thomas Bligh, alors qu’il attendait l’issue de la bataille perchée sur une branche de son arbre dit généalogique (en fait, un pommier tiré du verger familial), amené tout exprès d’Irlande dans une caisse à oranger. cet arbre, abandonné sur la plage lors du rembarquement des débris de l’armée anglaise, fut longtemps exposé dans l’église de Saint-Cast et recouvert d’ex-voto, avant d’être détruit en 1924 par l’ardeur excessive avec laquelle s’y frotta une femme stérile échappée de l’asile de Dinard, qui pensait par ce moyen devenir grosse d’une quinzaine de tartelettes dont elle attendait la respectabilité bourgeoise qui, disait-elle, avec beaucoup d’amertume, lui avait toujours été refusée, quoique fille coiffée à la mode de Carhaix, large de hanches, possédant deux châles de Pondichéry et belle assez. »

Pierre Lafargue – AVENTURES – Editions vagabonde

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WAR – Base Sous-Marins de Lorient 2013 // photo avril 2015 @vidos – street-art-avenue

Jeudi 11 juin

Les pensionnaires de la maison de retraite ont fini par ressembler à l’étang qui la jouxte.
Même attente sans objet, même silence et des rides viennent parfois trembler à leurs surfaces.

 

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Paul Cézanne, L’Étang des Sœurs à Osny près de Pontoise, 1877

Mercredi 10 juin

Que mes chansons restent après moi pour mes amis

Comme au soir le dégel un peu de neige sur les branches

La nuit je ne sais rien de moi j’invente des lumières

Avec l’humilité d’une ortie oubliée derrière une maison

Je m’amuse à mettre des étincelles dans un bocal

Pour me convaincre que j’ai bien fait de vivre

Comme celui qu’on décorerait pour avoir inventé les couleurs

Jacques Bertin

 

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Sonia Delaunay, Rythme couleur, 1919

Mercredi 9 juin

Elle se débattait dans une odeur épouvantable
Tentant d’échapper au lien qui entourait son cou
Lorsqu’il parvint enfin à enrouler plusieurs fois le fil autour du sac
Il fit un nœud rapide et jeta la poubelle rebelle dans un container

 

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Arman, Poubelle des Halles, 1961

 

Mardi 8 juin

« Avec le naturel des saisons qui reviennent, chaque matin des enfants se glissent entre leurs rêves. La réalité qui les attend, ils savent encore la replier comme un mouchoir. Rien ne leur est moins lointain que le ciel dans les flaques d’eau. Alors, pourquoi n’y aurait-il plus d’adolescents assez sauvages pour refuser d’instinct le sinistre avenir qu’on leur prépare ? Pourquoi n’y aurait-il plus assez de jeunes gens assez passionnés pour déserter les perspectives balisées qu’on veut leur faire prendre pour la vie ? Pourquoi n’y aurait-il plus d’êtres assez déterminés pour s’opposer par tous les moyens au système de crétinisation dans lequel l’époque puise sa force consensuelle ? »

Annie Le Brun

 

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Honoré Daumier, La révolte, 1853

Dimanche 7 juin

« Le respect est le fin mot d’une société où tout et n’importe quoi, en effet, est respectable, où chacun la ferme, où nous vivons dans une sorte de révérence universelle, de consensus béat, tout est bel et bon, et des goûts et des couleurs, pas la peine de discuter ; grâce à cela, les plus forts sont sûrs de gagner, et l’industrie de la sous-culture s’est débarrassée des gêneurs…

Il ne viendrait pas à l’idée des tenants du respect universel que respecter les gens, c’est les croire capables de s’ouvrir au débat, voire à l’humour et à l’ironie, sans se crisper sur «c’est mon choix, respectez-le ». Que ne pas les respecter, c’est précisément les considérer comme des braves imbéciles à qui on va faire avaler n’importe quoi, notamment une littérature formatée, insipide, bébête. Que le règne de la promotion universelle ne respecte qu’une chose, l’argent…

La tiédeur et la prudence sont rarement des signes d’amour. Notre époque préfère le respect à la passion. »

Pierre Jourde

 

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Victor Dubreuil, The Cross of Gold, 1896