Lundi 16 mars

Néanmoins, la vie sera élucidée.

Car à vingt ans tu optes pour l’enthousiasme, tu vois rouge, tu ardes, tu argues, tu astres, tu happes, tu hampes, tu décliques, tu éclates, tu ébouriffes, tu bats en neige, tu rues dans les brancards, tu manifestes, tu lampionnes, tu arpentes la lune, tu bois le lait bourru le vin nouveau l’alcool irradiant, tu déjeunes à la branche, tu pars à la découverte, tu visites l’air les champs les ruines les métropoles les stades et les musées, les jungles et les églises, les arènes les volcans les chutes les fjords les oueds les lagunes les bayous les canons les toundras les déserts les grandes salles des châteaux les jardins suspendus les pyramides les mégalithes les catacombes les cavernes ornées les blanches montagnes les théâtres étoilés la mer Océane, tu bolides, tu pagaies, tu varappes, tu dribbles, tu crawles, tu voles à voile, tu hamaçonnes les filles, tu t’amouraches, tu gamahuches, tu renverses la vapeur, tu déploies les couleurs, tu dérides les bonzes, épouvantes les bigotes, scandalises les vieux birbes, tu convoles un jour dans l’infanterie un jour vers les ciseaux-lyres les aigles-bugles les cygnes au cri de cuivre un jour avec les clartés furieuses les splendeurs d’ombre la nature, tu idéalises, tu ambitionnes, tu adores, tu détestes, tu brilles.

À quarante ans je te retrouve rongeant ton frein, tu fondes sur la sympathie, il y a un cerne noir à toute chose, tu déshabilles du regard, tu convoites, tu prémédites, tu disposes tes chances, tu te profiles, tu places ton sourire tes phrases tes bouquets tes collets tes canapés, tu estimes, tu escomptes, tu commerces, tu carbures à prix d’argent, tu te pousses dans les milieux tu médis du tiers et du quart ou fais du plat selon le rang, tu arroses, tu gobichonnes, tu prends du ventre, tu prends des mesures, tu prends médecine, tu te mets au vert, tu récupères, tu remets ça, tu enrobes et te lisses le cheveu, tu ne veux pas avoir l’air, tu opères comme en glissant, tu serpentes, tu attaques, par le faible, tu escarmouches à petits coups de champagne, tu endors les chagrins, tu tamises les lampes, tu officies sous le manteau de la nuit… mais se réveiller : la grisaille la routine les manigances la vacherie… comme tu voudrais un jeu neuf ! que s’il te l’était donné, tu laverais les sons, ressourcerais les images, procéderais à la toilette des Muses des Grâces des bonnes fées, or tu dissèques, tu calcules, tu cogites, tu épilogues, tu fais silence.

À soixante ans tu dates, tu radotes, tu perds la main l’ouïe tes dents, le cœur te faut, les jambes te flageolent, tu tombes en faiblesse, encore un peu et tu retombes dans une enfance touchée à mort.

 Henri Pichette, Les Épiphanies, 1948

Dimanche 15 mars

« Le dimanche, on subit le temps et c’est comme si on retenait son souffle et essayait de voir comment sera l’au-delà. Les dimanches sont une maladie invisible, comme un mal intérieur, une maladie morale. »

Enrique Vila-matas

Vendredi 13 mars

« Le pangolin mesure un mètre. Sa femelle s’appelle la pangoline. Elle ne donne le jour qu’à un seul petit à la fois, qui s’appelle Toto. Le pangolin ressemble à un artichaut à l’envers prolongé d’une queue à la vue de laquelle on se prend à penser que le ridicule ne tue plus. »

Pierre Desproges

 

Quand on veut noyer le poisson, on l’accuse de surmenage.

Pas de chien disponible, il a obtenu un kangourou guide d’aveugle.
Depuis, il franchit aisément tous les obstacles.

 

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Art aborigène

Jeudi 12 mars

« Je pense que le cinéma est une expérience de sidération. C’est un phénomène hallucinatoire où la bande-son joue un rôle très important. Le problème de la musique, c’est qu’elle est instantanée. Elle va vous donner une émotion immédiate, très belle, mais ce que vous gagnez en immédiateté, vous le perdez en profondeur. Il vaut mieux plonger le spectateur dans un bain pendant une heure et demie. Ce qui compte, c’est quand il sort. Il aura peut-être moins de bons moments immédiats et musicaux, mais je pense que l’épaisseur du film est proportionnelle à cela. C’est-à-dire que plus les films sont simples, rudes et épais, plus ils gagnent en profondeur. Quand les films sont sucrés, vous passez un bon moment, c’est comme quand on écoute de la musique, mais je crois que vous perdez quelque chose… 

Je n’ai pas besoin de bouger ma caméra pour dire aux spectateurs : « Regardez, regardez ». Je tourne dans l’espoir que le spectateur le verra. Certains ne le verront pas, mais tant pis. Quand on fait un film ouvert, on prend le risque du spectateur, de celui qui ne voit rien, de celui qui voit tout. Je ne filme pas du tout pour convaincre le spectateur. Je filme pour lui faire voir. Ensuite, il voit ou il ne voit pas, c’est son réglage à lui.

« Aujourd’hui, on parle surtout de l’histoire, des acteurs, c’est-à-dire de la surface. La mise en scène passe au second plan. De temps en temps, on se demande où elle est.
C’est un cinéma où l’histoire domine. On fait des films en allant retirer des faits historiques. Reprendre Victor Hugo pour refaire Les Misérables, je veux bien, mais quel est l’intérêt ? Tous les projets de films, aujourd’hui, c’est ça, c’est refaire Thierry la Fronde, c’est le remake.
Le remake, c’est ne pas vouloir affronter le problème de l’histoire, du récit, de la mise en scène. On prend un très bon chef opérateur, on a une très belle image ; on a un très bon décorateur et un très beau décor, de bons acteurs, mais ça ne prend pas, ça ne marche pas comme ça. Plein de films ne fonctionnent pas à cause de cela. Pourtant, le chef op’ est bon, l’acteur n’est pas mauvais, mais ça ne marche pas. Il ne faut pas que l’histoire soit trop bonne.
Maintenant, il faut que ce soit clair, que l’acteur dise exactement ce qu’il va faire, où il va, qu’il y ait une grande clarté. Il n’y a plus de fantaisie, plus de créativité. La sensibilité contemporaine est formatée, il n’y a pas de prise de risque. Le problème de la mollesse de l’esthétique cinématographique contemporaine, c’est l’économie qui la fait.
Les gens ne prennent plus de risque, donc il n’y a plus de fertilité. On prend un tâcheron pour faire la mise en scène. Du coup, c’est médiocre. » 

Bruno Dumont

 

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Auguste et Louis Lumière

 

Mercredi 11 mars

« Nous portons le monde dans notre bouche en parlant. Il y a par le langage, une scène où il apparaît que la matière n’a plus aucun poids, qu’elle est vaincue. Il y a un théâtre hors lieu où par la parole la matière de la mort est brisée et ouverte. Il y a un endroit, où rien n’offre plus aucune résistance devant notre joie. Chaque mot, n’importe quel mot, le plus petit des mots, n’importe lequel, est le levier du monde. Chaque mot, le plus petit des mots, n’importe lequel, est le levier de tout. Il soulève la matière de la mort. La parole sur le monde: elle vient enlever son cadavre. »

Valère Novarina- Devant la parole

 

Je croise désormais les possesseurs de téléphones portables – les yeux rivés sur l’écran, l’air absent et les bras raccourcis – avec un mélange de compassion et de soulagement. J’ai la chance de bénéficier encore d’une vision périphérique et de ma liberté de mouvement.

 

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Roy Lichtenstein, 

Mardi 10 mars

Au nom d’un « rationalisme économique morbide », une nouvelle colonisation des esprits envahit la planète. Avec ses agences d’évaluation et ses hommes de main, cette «religion du marché » interdit de penser le monde, notre monde, autrement que comme un stock de marchandises ou de produits financiers.
Pour réaliser cette nouvelle manière de civiliser les mœurs, il fallait faire chuter la valeur de l’expérience et celle du récit – de la parole – qui la transmet. En faisant baisser le cours de la parole au profit de l’information, de sa part la plus technique et mesurable, nous perdons le monde commun, nous perdons notre monde.
Et plus encore en Occident, nous nous habituons à lâcher la démocratie pour l’ombre d’une technocratie qui organise insidieusement nos servitudes volontaires.

Roland Gori-La dignité de penser

 

Elle parle, elle se tait.
L’une nourrit l’autre de paroles qui prend ainsi son bain de langage.
Le sens lui importe peu. Elle écoute apaisée, rassurée, le flot qui la berce…
Parler encore, parler toujours, pour ceux qui se taisent.
Les envelopper de mots aussi sûrement, aussi doucement qu’une couverture de laine.

 

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Pieter Brueghel l’ancien, La Tour de Babel

Lundi 9 mars

Reflets

Des passagers flottants
Des morceaux de passagers
Assis hors du train
Fantômes du rail
Nous accompagnent
Glissent silencieusement
Surimpression nocturne
Ils ont leur propre vie
Trouent la nuit sans peur
Indifférents au froid
Les arbres les déforment un instant
Les murs les avalent
La lumière les enchantent
Certains quittent les vitres
Regagnent leurs places
Se matérialisent
Se chargent de bagages anonymes
Disparaissent avalés
Par des tunnels de hasard

 

Virtue, John, b.1947; Landscape 715
John Virtue, Landscape 715

Dimanche 8 mars

« Un homme qui lit, ou qui pense, ou qui calcule, appartient à l’espèce et non au sexe ; dans ses meilleurs moments il échappe même à l’humain » 

Marguerite Yourcenar

 

Lire demande un effort qui parfois n’est pas disponible, alors le livre glisse des mains ou les paupières tombent.
Toutes ces phrases deviennent un mur infranchissable où l’on cherche en vain une porte d’accès.
Les mots se refusent à livrer leur sens, il n’y a plus qu’à battre en retraite, accompagné par le clap de fin du livre qui se referme.

 

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Giuseppe Arcimboldo, Le bibliothécaire, 1570