Lundi 29 octobre

« Il y a des choses qui se vivent seulement; ou alors si nous tenions à les dire, il eût fallu le faire en poésie. »

Pasolini

 

Il passa la main dans ses cheveux et ne les trouva pas, ni le crâne lisse qui aurait pu les remplacer; ce fut un contact inconnu, un peu humide et spongieux, son cerveau était à nu, ses pensées les plus secrètes désormais visibles par tous. Aussitôt, il se couvrit la tête de ses mains mais on pouvait voir entre ses doigts s’échapper des images intimes, des phrases très personnelles sous forme de longs phylactères.

Puis ses souvenirs s’enfuirent, d’abord les plus récents, ensuite ceux de sa jeunesse et même ses premiers mots furent effacés.

Soudain sous ses mains une enveloppe rigide commença à recouvrir sa nudité corticale (la dure-mère), puis une coquille osseuse se mit à croître. tout recommençait.

 

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Frans Hals, Jeune homme au crâne

Samedi 27 octobre

livre de la semaine

Crâne chaud

Nathalie Quintane

P.O.L

Crâne chaud parle d’amour, non au sens de « j’aime les vacances » ou« j’aime mon chat », mais au sens plus précis de sentiment sexuel.

C’est une exploration et un récit. Comme dans un récit d’exploration, il y a un guide. C’est un guide populaire : il anime une émission de radio « de grande écoute » sur ce thème, l’amour : Brigitte Lahaie. Dans cette émission, on (« je » aussi bien que « vous ») peut entendre des exemples et des idées pour faire face à ses problèmes personnels, qui sont les problèmes de tout un chacun.

Crâne chaud reprend ces exemples, et les met en rapport avec d’autres, venus du cinéma et de la littérature.

Tout cela n’a pas lieu dans le ciel des idées, mais dans la vie concrète d’une personne, qui dit « je », passe à Paris, passe en province, aime les vacances et son chat.

Comme le genre n’est jamais simple à dire, on pourrait avancer que ce livre est une fantaisie, ou plutôt une fantaisie réaliste, ou encore une fantaisie réaliste critique.

« La littérature pas plus que la philosophie ne sont déprofessionnalisées, pas plus que la connaissance sexuelle : si la connaissance sexuelle était enfin totalement déprofessionnalisée, Brigitte ne s’acharnerait pas deux heures par jour tous les jours sauf le week-end. Oui mais la littérature peut être lue par tous et non par un, et tous écoutent l’émission et comprennent. Ce sont des reformulations déprofessionalisantes. » Et, pourrait-on ajouter, insolentes, vivifiantes…

 

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Vendredi 26 novembre

« Quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant: Quel monde allons nous laisser à nos enfants?, il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante: A quels enfants allons nous laisser le monde? »

Jean-Claude Michéa

 

Ce grand myope pense avoir tué un éléphant, en réalité, il s’agit d’un énorme papillon dont les larges ailes grises ont dû le tromper.

De plus, les papillons possèdent également une trompe. leur barrissement, bien que moins effrayant, n’en est pas moins audible certains soirs d’été si on a sous la main une oreille d’éléphant.

 

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Dosso Dossi, Jupiter, Mercure et la Vertu

Mercredi 25 octobre

« Dans nos sociétés dites démocratiques, nous ne sommes pas en principe censurés, privés de parole, mais sensurés – privés de sens. »

Bernard Noël

 

Souvent, le silence, celui de l’attente, du désert, de la campagne autour mais aussi la plainte, les cris. Silence, on tombe.

La chute, pas seulement celle des corps mais aussi celle des paupières, des dos, des peaux transparentes. Celle, manquante, de la phrase jamais terminée parce que le mot manque.

L’oubli, le mot qui fait défaut, puis la phrase et des pans entiers du langage s’écroulent sans fracas. Restent les ruines du discours et, au milieu, préservés, l’humour, la fulgurance d’une réplique, un sursaut, un sourire, les dernières preuves de leur passage sur terre.

 

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Vladimir VELICKOVIC, La Chute 

 

Mercredi 24 octobre

« La molle-guillote, la malveinée, l’ashrang, la captive-petite-gloire, la benaise-des-saules. La demoiselle-en-fuite, la mascaratte, la belle-de-quatre-heures, la pituitaine, la douce-lieuse ou jeanne-de-minuit. »

Antoine Volodine

 

Tomber est une chose lorsque le sol ramène à la réalité de la maladresse, de la vieillesse ou de la malchance. Mais tomber dans du rien, dans un gouffre sans fond où nul hématome ne laissera de traces est une expérience tout autre. Seul le regard porte le souvenir de ces chutes infernales.

Il existe du foie gras végétal! Probablement issu de plantes grasses.

 

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Henri Rousseau, Le Rêve

Mardi 23 octobre

« Accommodé avec un regard et un sourire appropriés, le silence peut donner d’excellents résultats. »

Jean Echenoz

 

La bergeronnette grise se souvient qu’elle était un dinosaure, c’est pour cela qu’elle persiste à marcher une patte devant l’autre, imaginant qu’elle fait trembler les allées du parc bordelais.

Il y a belle lurette que ce beau lérot râblé râle à l’heure du lever.

 

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Qi Baishi

 

Lundi 22 octobre

« L’étrange est la forme que prend le beau quand le beau est sans espérance. »

Antoine Volodine

 

Il lui fallait de nouveaux pieds. Il remplit donc ses chaussures avec quelques orteils, dix feront l’affaire, c’est la norme. Cinq à chaque pied, il est conformiste, deux gros, deux petits, les autres au milieu en vrac, on sait jamais comment ils s’appellent… Et le voilà doté de dix orteils, c’est amusant, dix touches blanches. A raccorder au reste du pied: tarses, métatarses, calcanéum, astragale, de jolis mots.

Des os habillés avec de la chair, de la peau et voilà deux bases solides, deux appuis sur lesquels il pourra compter les jours de grand vent, deux ancres plantés dans la terre. Des pieds à randonnées, à kilomètres, à suivre un chemin voire à le tracer; des pieds à trottoirs mais aussi à coucher des herbes, à écraser les pissenlits, à fouler les fourmis…

Des pieds beaux et agiles, chevillés aux jambes. Il les regarde, flambant neufs, mais ces jambes vieilles, ces tibias usés, ces genoux proéminents, ridicules… Il lui faut de nouvelles jambes.

 

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Adolph von Menzel, le Pied de l’artiste

Samedi 20 octobre

Livre de la semaine

 le tutu

Princesse Sapho

Tristram

Loufoque, provocant, iconoclaste… Les adjectifs se multiplient pour tenter de qualifier Le Tutu, chef-d’oeuvre anonyme du XIXe siècle signé d’une mystérieuse Princesse Sapho, roman de moeurs où s’agitent des personnages monstrueusement extravagants.
Tel le héros, Mauri de Noirof. Après avoir épousé une riche héritière obèse et alcoolique, il engrosse une femme à deux têtes qui officie dans un cirque. Sans renoncer à ses errances parisiennes, devenu père d’un fils à quatre têtes et huit bras qu’il allaite, Mauri met au point un procédé de train à grande vitesse. Grâce à quoi il devient député puis ministre de la justice, tout en s’adonnant avec sa mère à des festins de résidus humains au cours desquels il lui lit les Chants de Maldoror. Avant de parvenir avec elle à la « la grande orgie impossible à Dieu »…

Texte sulfureux, objet littéraire non identifié (OLNI) au destin chaotique, roman précurseur qui annonce Alfred Jarry, les dadaïstes et le surréalisme, Le Tutu fut publié en 1891 et passa totalement inaperçu de ses contemporains. Et pour cause. Son éditeur, Léon Genonceaux – qui venait de publier coup sur coup Les Chants de Maldoror, de Lautréamont (1890) et Reliquaires, de Rimbaud (1891) – était un homme aux abois. Poursuivi par la police et les créanciers, il se réfugia en Belgique avant même que Le Tutu ne fût diffusé.

Tombé dans l’oubli, Pascal Pia le redécouvre « par hasard » en 1966, ainsi qu’il le raconte dans un article de La Quinzaine littéraire. Il tenta alors de faire rééditer ce livre dont seulement cinq exemplaires de l’édition originale subsistent dans des collections particulières. En vain.

Finalement, c’est en 1991, cent ans après sa parution, que les éditions Tristam le publièrent. La même maison en propose aujourd’hui une nouvelle édition accompagnée d’un long extrait de l’article de Pascal Pia, d’un texte inédit de Julian Rios ainsi que l’enquête menée par Jean-Jacques Lefrère, grand spécialiste de Lautréamont et de Rimbaud pour démasquer son auteur. Pas plus que d’autres exégètes avant lui, il n’est parvenu à l’identifier. Son enquête passionnante a notamment le mérite de démonter la thèse de Pia selon laquelle Léon Genonceaux serait l’auteur du Tutu. Elle ouvre surtout de nouvelles pistes.

Mais Le Tutu, sous ses volants extravagants, peut bien garder tout son mystère… pour le plus grand bonheur des amateurs d’ « aérolithes » littéraires.

Christine Rousseau

 

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Mercredi 17 octobre

La marche sur les mains rendue obligatoire dans certains lieux publics et à certaines heures est la solution aux files d’attente interminables et aux transports bondés. Une fois de plus, le manque de bon sens de nos élus est flagrant.

 

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Georg Baselitz, Nuit avec chien

Mardi 16 octobre

« L’escargot est naturellement héroïque: l’escargot ne recule jamais. »

Alexandre Vialatte

 

Il ne ferait pas de mal à une mouche, parce que trop myope, mais il n’a pas raté l’éléphant qui rentrait par effraction dans son magasin de porcelaine.

Il l’a abattu d’un seul coup de tapette puis a du s’excuser auprès de cet homme obèse sobrement vêtu de gris, venant faire l’emplette d’un service à thé.

 

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Joan Miró…  Escargot, Femme, fleur,étoile