Vendredi 15 février

« Leur nombre va diminuant, chaque jour, devant les coups que leur portent les hommes, directement, par le meurtre, ou indirectement, par la destruction de leurs territoires et de leurs mondes. Chaque animal qui disparaît emporte avec lui un secret, et quand c’est toute une espèce qui s’en va, un mot de passe est perdu. [ …]. Oh, il ne s’agit pas de vos gigots, mais de quelque chose de beaucoup plus précieux, de beaucoup plus étrange, de beaucoup plus ancien, une histoire de museau et de griffes, pleine de sang et de douceur, une histoire que vous ne comprenez plus, la regardant parfois, comme dans un album, et la laissant tomber pour en revenir à vos petites affaires, comme si elles étaient tellement plus nobles. »

Jean-Christophe Bailly

 

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Albrecht Dürer, Rhinocéros

Mercredi 13 février

Je voudrais être à la fois cet enfant qui passe

Et l’homme mûr qui le regardera passer

Mon fils et moi main dans la main le temps qui passe

Mais immobile, un mouvement vers arrêté

Je voudrais être ceux que j’aime

Je voudrais être les mots vains qui vont vers eux

Comme des baisers ou des voiliers dans l’haleine

Je voudrais être en panne enfin dans un soir bleu

Je voudrais être toi toujours quand tu venais

Dans la robe de tes vingt ans ou lorsque naissent

Dans mon souvenir de ces neigeuses tendresses

Puis je voudrais dans ce souvenir m’enfoncer

A tout jamais

Route perdue de ma jeunesse

Jacques Bertin

Mardi 12 février

« Derrière le langage, il y a les mots et derrière les mots, parfois il y a un code, parfois il y a une culture, parfois il y a un hurlement , parfois il n’y a rien. »

Antoine Volodine

Lundi 11 février

« Je compris qu’il y avait deux vérités, dont l’une ne devait jamais être dite. »

Albert Camus

 

Je croise des visages absents aux yeux lointains dont les lèvres bougent et émettent des paroles destinées à des fantômes plutôt bienveillants si l’on en croit leurs sourires. Je mets toujours quelques instants à m’apercevoir qu’ils téléphonent…

 

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Roy Lichtenstein, Oh, Jeff…I Love You, Too…But…

Mardi 5 février

« Il me semblait que tout le monde partageait ma passion pour les ciels nuageux. Quel choc quand j’ai compris que certaines personnes préféraient le soleil ! »

Glenn Gould

 

La naissance du jour, le ciel hésite clairement entre layette rose ou bleue. Il est vrai que le ciel est très conformiste, assez ringard et qu’il porte volontiers du gris, n’ayant guère que le bleu à proposer lors d’une éclaircie. Il se couche fréquemment dans un rouge flamboyant assez vulgaire et tape à l’œil.

 

Boudin, Etude de nuage sur un ciel bleu, MuMa, LeHavre, 1888, 1895
Eugène Boudin, Etude de nuage sur un ciel bleu

Vendredi 1er février

« Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile, ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Albert Camus

 

Il ne peut se détacher, les liens se sont resserrés depuis six mois. La corde enserre plus fort ses poignets douloureux. Parfois, il entend le bruit du dehors, le son d’une autre vie que celle de reclus et d’otage et il se dit qu’il est temps de fuir. Mais il aime ses liens qui entravent ses chevilles, étouffe ses pensées. Il attend cette voix qui le berce parfois. Un sourire traverse alors la nuit de sa cellule et des yeux noirs lèvent en lui des espaces infinis. Il n’a jamais été aussi libre.

 

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Franz von Stuck, Sisyphe

Mardi 29 janvier

« Soit le langage n’est qu’un processus de communication, et bien sûr en ce cas la transparence est possible, et bien sûr il faudrait améliorer encore ladite communication et espérer la fin de nos malentendus, et bien sûr une appréhension purement binaire des choses_ vrai ou faux, bien ou mal, etc._ serait possible et judicieux…Soit, au contraire, je reconnais que le langage implique une inadéquation radicale, une perte inéluctable, et je me trouve dés lors à devoir toujours laisser la place à ce qui échappe, à ce qui n’entre pas exactement dans les trous, à prendre en compte le réel. »

Jean-Pierre Lebrun

 

Mon nom est Personne et mon entreprise de service à la personne bat de l’aile. Elle n’intéresse personne sauf moi, j’ai donc tenté de la nommer « A mon service » puis « A votre service comme Personne ». Mais cela faisait trop personnel, et les critiques ont fusé: « Il ne pense qu’à lui, il peut pas faire comme Monsieur tout le monde etc… »

Je me suis donc appelé monsieur Dupont comme tout le monde et mon entreprise fut fièrement nommée « Dupont : d’une personne à l’autre !» Là aussi, échec : « Pour qui se prend-il ?, ne peut-il se contenter d’une passerelle ? »

J’ai alors opté pour Dubois mais entreprise Dubois ça prêtait à confusion, et « Service à la personne Dubois » offrait peu de perspective de développement en milieu citadin.
De plus, «Dubois fait un burn-out », personne n’y croyait, tout le monde rigolait.

Il me restait Martin, cela faisait sérieux, « Services Martin à la personne», rien à redire à l’affaire, la maison mère devenait presque prospère, elle faisait des petits. Je pouvais même m’offrir un burn-out serein. Et bien non, bientôt j’eus droit à des « Réveille Martin, du Martin au soir, il n’est pas du Martin… »

 

Il se nomme maintenant Błaszczykowski ou Llywodraeth Cymru et encore Azathoth Cthulhu, ce qui épuisent et dépriment ceux qui doivent l’appeler. Il ne cesse de changer de visages sous des masques différents, il porte tous les noms, prend toutes les formes, il est lui, il est elle, elle et lui sont insaisissables, son nom était et reste Personne.

 

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James Ensor, La Mort et les masques

Lundi 28 janvier

« Ciel. Silence. Herbes qui ondulent. Bruit des herbes. Bruit de froissement des herbes. Murmure de la mauvegarde, de la chougda, de la marche-sept-lieues, de l’épernielle, de la vieille-captive, de la saquebrille, de la lucemingotte, de la vite-saignée, de la sainte-valiyane, de la valiyane-bec-de-lièvre, de la sottefraise, de l’iglitsa. Crissements de l’odilie-des-foins, de la grande-odilie, de la chauvegrille ou calvegrillette. Sifflement monotone de la caracolaire-des-ruines. Les herbes avaient des couleurs diverses et même chacune avait sa manière à elle de se balancer sous le vent ou de se tordre. Certaines résistaient. D’autres s’avachissaient souplement et attendaient un bon moment, après le souffle, avant de retrouver leur position initiale. Bruit des herbes, de leurs mouvements passifs, de leur résistance.
Le temps s’écoulait.
Le temps mettait du temps à s’écouler, mais il s’écoulait. »

Antoine Volodine – Terminus Radieux

 

Le somnambule bailla et se décrocha la mâchoire qui tomba à ses pieds, il marcha dessus par mégarde et le craquement du maxillaire le réveilla en sursaut, ses dents avaient cruellement mordu le pied nu mais il ne put articuler un seul cri; un trou béant ornait maintenant le bas de son visage…Il prit son pied sanguinolent entre ses mains et ses jambes à son cou mais le sommeil le rattrapa et l’abattit d’un coup sec sur la nuque, les vertèbres cervicales volèrent en éclats, il n’eut que le temps de se souvenir des derniers mots entendus, d’une banalité affligeante: passe une bonne nuit…

 

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Gustav Klimt, Le jardin aux tournesols

Samedi 26 janvier

Livre de la semaine

Eliane Schubert est la seule survivante de sa troupe de théâtre décimée. Errance, deuil et chamanisme composent ce magnifique roman tragique.
On entre dans ce texte comme en une terre étrangère étrangement familière. Familière par la réalité qui la sous-tend et renvoie à la mémoire tragique du xxe siècle : échec des utopies révolutionnaires, camps d’extermination, purifications ethniques, catastrophes écologiques, menaces de plus en plus précises sur la survie de l’espèce humaine. Familières aussi à ceux qui suivent, livre après livre, la construction de cette œuvre d’art poétique qu’Antoine Volodine et ses hétéronymes, Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Elli Kronauer, mènent depuis 1985. Une fois encore, le lecteur est emporté par la beauté de la langue, sa puissance d’envoûtement, la singularité radicale des images et du propos.

Les noms des personnages et des lieux qu’ils traversent, Bardaïov, Kirdrik, Ber­ko Dadaniouk, dessinent déjà le décor et les paysages. Des noms aux accents de steppes, de montagnes et de déserts glacés, de galops de chevaux, de hurlements de loups. Et le titre de cette nouvelle pierre à l’édifice, Frères sorcières, fait surgir d’emblée ce monde parallèle aujourd’hui bien installé, où les repères sont flous, les contraires, brouillés, un ailleurs poétique marqué par l’indistinction entre vivants et morts, rêve et réalité, vérité et mensonge.

On habite ainsi le paysage de ce texte en compagnie des voix qu’il fait entendre. Celle d’Eliane Schubert d’abord, qui a passé sa vie sur les routes avec une troupe de théâtre itinérante. Attaquée par une bande de brigands, la troupe est décimée, Eliane est la seule survivante… Cette première partie a le souffle épique d’un roman d’aventures. Eliane est hantée par la mémoire d’un « cantopéra » que lui ont transmis sa mère et sa grand-mère, des « vociférations » magiques destinées à guider ceux qui sont entre la vie et la mort. Ce cantopéra, étrange et envoûtant, compose la deuxième partie du livre, avant que ne s’élève une nouvelle voix, en écho aux précédentes, celle d’un être condamné à l’errance, passant d’un corps à l’autre, en perpétuelle renaissance.

Cette troisième partie, constituée d’une phrase de cent vingt pages, construite comme une boucle, les premières lignes semblables aux dernières, est éblouissante de maîtrise, exercice de haute voltige littéraire, mêlant farce et tragédie. Deuil, puissance de la parole, chamanisme, identité : cohérent depuis l’origine, le monde d’Antoine Volodine continue de se déployer. Sans cesser jamais de se réinventer.

Michel Abescat

 

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