Samedi 6 mars

« De film en film, le cinéma se dérobe, s’efface, s’échappe. Si bien qu’on n’est plus tout à fait sûr aujourd’hui de savoir à quoi il ressemble. À Hollywood par exemple, un cinéaste, ce n’est plus celui qui met à mal l’idée préétablie de ce que devrait être un film, mais celui qui consolide cette idée tout en y intégrant ses effets de signature. Le cinéma hollywoodien n’innove plus beaucoup depuis un moment, mais il continue de s’imposer partout dans le monde, retranché dans ses certitudes, celles-là mêmes que fustigeait récemment Godard dans le documentaire d’Alain Fleischer, celles qui, contrairement au doute, ne permettent pas d’avancer, mais font régresser. Or une régression, c’est un retour en arrière toujours hanté par son point de recul : le cinéma dans les films hollywoodiens, c’est sous une forme spectrale qu’on le retrouve, dont les effets sont trimballés comme autant de stigmates, d’une image connotée (un coucher de soleil) aux formes expressives (un travelling avant). Faire un film là-bas se réduit maintenant à bricoler avec une grammaire visuelle approximative qui n’est que le reste codifié (et momifié) d’un langage qui autrefois ne cessait de se redéfinir.

C’est précisément là que se situe la régression du cinéma hollywoodien, quand il ne peut plus que satisfaire la pulsion scopique sans alimenter notre désir de rêver, quand est mis à plat tout tenant et tout aboutissant, quand un film se suffit à lui-même. C’est alors qu’il n’a plus besoin de notre regard, qu’il n’a plus de désir, et qu’il n’existe donc pas. »

Bruno Dumont

Maison sur la voie de chemin de fer, Edward Hopper (1925) / Psychose, Alfred Hitchcock (1960)

Mardi 2 mars

Autoportraits

Selfies: tentatives illusoires et sans fin d’approcher ce que je ne suis pas.

Il a peint un « autoportrait au selfie » qu’il ne cesse de contempler.

On n’est jamais si bien selfie que par soi même.

Francis Bacon, Selfportrait, 1971

Dimanche 28 février

かたつぶり
そろそろ登れ
富士の山

katatsuburi
soro soro nobore
fuji no yama

l’escargot
avec peine escalade
le mont Fuji

Kobayashi Issa


Escargot by Lilas Force (c)photo-François Golfier, une belle dialectique de l’intérieur/extérieur du gastéropode.

Vendredi 26 février

« Le problème n’est plus d’amener les gens à s’exprimer mais de fournir des petits moments de solitude et de silence dans lesquels ils peuvent trouver quelque chose à dire. Les forces d’oppression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Quel soulagement que de n’avoir rien à dire, le droit de ne rien dire, parce que seulement à ce moment il devient possible de saisir cette chose rare et toujours plus rare : ce qui vaut la peine d’être dit. »

Gilles Deleuze

Jaume Plensa, Le Silence de la Pensée, Air, Water, Void, 2014

Dimanche 21 février

L’aube prend tout son temps.
Se succèdent, l’aube astronomique, l’aube nautique et l’aube civile.
Ensuite l’aurore se pointe et le soleil se lève enfin.
La journée n’est pas du matin.

Salvador Dali, Hommage à Claude Lorrain, 1977

Vendredi 19 février

« Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère…Ne vivez pour l’instant que vos questions. Peut-être en les vivant, finirez vous par entrer insensiblement dans les réponses. »
Rainer Maria Rilke


Gavin Turk