Vendredi 3 avril

Et maintenant que faire avec le rien où respirent les mots
tandis que les choses multiplient leurs formes dans l’espace
et que la vie remue ses rides ou les replie au fond du cœur
une illusion plane partout que l’on voudrait changer en certitude
buée de buée nous a-t-on prévenus mais qui croire dans la fumée
on essaie tout à tour la langue le rêve la plume et le couteau
puis la tête s’en va plonger parmi les salaisons de la littérature
parfois quelques petites ombres donnent en passant un peu de goût
 à l’air
un péril mystérieux parfume leur trace une amertume un manque
puis la bouche blêmit pour avoir accueilli ces épaves de sensations
au lieu d’en faire des images ou bien ce frêle bruissement sur les
 lèvres
cependant un souffle sur la tempe suscite le désir de croire encore
 un peu
de croire que maintenant fera surgir de maintenant le Tu
et sa réserve de visages assez pour égarer le temps
mais à quoi bon l’interminable si la vie n’est pas rejouée
quand l’herbe aura poussé sur la langue on trouvera peut-être
l’articulation du mystère parmi les restes d’une phrase.

 Bernard Noël, Le Jardin d’encre

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